LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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"Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j'en avais l'indiscrète curiosité) ne vous a peut-être point renseigné sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caractère est commun à toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils: les Salamandres ne se laissent pas trahir impunément. Elles tirent du parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple qui suffira sans doute à vous inspirer une crainte salutaire. C'est pourquoi je veux vous le faire connaître.
"Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut assez dépravé pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie à la vérité, mais non plus belle qu'une femme peut l'être. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle maîtresse et quelques amis, les convives virent briller au-dessus de leur tête une cuisse d'une forme merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sentît bien qu'elle ne méritait pas le tort que lui faisait son amant. Après quoi la céleste indignée frappa l'infidèle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est fait pour être abusé, crut cette mort naturelle; mais les initiés surent de quelle main le coup était parti. Je vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple.
Ils m'étaient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon visage trahissait mon inquiétude, car le grand cabbaliste, ayant tourné sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un engagement, gardé sous des peines si sévères, ne fût importun à ma jeunesse.
—Je puis vous rassurer à cet égard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n'est excitée que si on les met en rivalité avec des femmes, et c'est, à vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du dégoût, plus que de la jalousie véritable. Les Salamandres ont l'âme trop noble et l'intelligence trop subtile pour être envieuses l'une de l'autre et céder à un sentiment qui tient de la barbarie où l'humanité est encore à demi plongée. Au contraire, elles se font une joie de partager avec leurs compagnes les délices qu'elles goûtent au côté d'un sage, et se plaisent à amener à leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous éprouverez bientôt qu'effectivement elles poussent la politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni même six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six filles du jour, qui délieront devant vous à l'envi leurs ceintures étincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de répondre à leurs caresses. Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez pas mal à propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour visiter un autre philosophe. Considérez que cette fière jalousie, que les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage, fondé sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'idée qu'on a une femme à soi quand elle s'est donnée, ce qui est un pur jeu de mots.
En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'était engagé dans le sentier des Mandragores où déjà nous apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosaïde, quand une voix épouvantable nous déchira les oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques accompagnés de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant, que ces sons étaient modulés et que chaque phrase se terminait par une sorte de mélopée très faible, qu'on ne pouvait ouïr sans frissonner.
Après avoir fait quelques pas, nous pûmes, en tendant l'oreille, saisir le sens de ces paroles étranges. La voix disait:
—Entends la malédiction dont Élisée maudit les enfants insolents et joyeux. Écoute l'anathème dont Barack frappa Méros.
"Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nommé le seigneur des batailles, et qui tient l'épée lumineuse. Je te voue à ta perte, au nom de Sardaliphon, qui présente à son maître les fleurs agréables et les guirlandes méritoires, offertes par les enfants d'Israël.
"Sois maudit, chien! et sois anathème, pourceau!
En regardant d'où venait la voix, nous vîmes Mosaïde au seuil de sa maison, debout, les bras levés, les mains en forme de griffes avec des ongles crochus que la lumière du soleil faisait paraître tout enflammés. Coiffé de sa tiare sordide, enveloppé de sa robe éclatante qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arquées dans une culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, éternel et très vieux. Ses yeux luisaient. Il disait:
—Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois maudit, au nom des Bêtes mystérieuses qu'Ezéchiel a vues.
Et il étendit devant lui ses longs bras armés de griffes en répétant:
—Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Bêtes mystérieuses, descends parmi ceux qui ne sont plus.
Nous fîmes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosaïde étendait ses bras et sa colère, et ma surprise fut grande de découvrir M. Jérôme Coignard, accroché par un pan de son habit à un buisson d'épine. Le désordre de la nuit paraissait sur toute sa personne; son collet et ses chausses déchirés, ses bas souillés de boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes mésaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gâtait cet air noble et riant qui jamais ne quittait son visage.
Je courus à lui et le tirai si heureusement des épines, qu'il n'y laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosaïde, n'ayant plus rien à maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'était chaussé que de savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plantée au milieu du pied en sorte que le talon était presque aussi saillant par derrière que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait très disgracieuse sa démarche, qui eût été noble sans cela.
—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphémer ainsi dans toutes les langues. Il m'a voué à une mort prochaine et violente avec une grande abondance d'images et il m'a appelé cochon dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compté. Je le croirais l'Antéchrist, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi de Dieu se doit reconnaître. Dans tous les cas, c'est un vilain juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit d'un si enragé mécréant. Pour sa part, il mérite non point seulement la roue qu'on attachait jadis à la casaque des juifs, mais celle où l'on attache les scélérats.
Et mon bon maître, fort irrité à son tour, montrait le poing à Mosaïde disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de dévorer la chair des nouveau-nés.
M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis qu'il portait au doigt.
—Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connaître les propriétés des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientôt M. l'abbé Coignard rentrer dans sa douceur naturelle.
Mon bon maître souriait déjà, moins par la vertu de la pierre, que par l'effet d'une philosophie qui élevait cet homme admirable au-dessus des passions humaines. Car, je dois le dire au moment même où mon récit s'obscurcit et s'attriste, M. Jérôme Coignard m'a donné des exemples de sagesse dans les circonstances où il est le plus rare d'en rencontrer.
Nous lui demandâmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses réponses embarrassées qu'il n'avait pas envie de satisfaire notre curiosité. Je soupçonnai tout d'abord que Jahel y était mêlée de quelque manière, sur cet indice que nous entendions le grincement de la voix de Mosaïde mêlé à celui des serrures et tous les éclats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la nièce. M'étant efforcé une fois encore de tirer de mon bon maître quelque éclaircissement: