Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
La môme fait une réponse à voix basse.
— Plaît-il ? insiste Gradu.
Il se penche instinctivement sur elle. Qu’aussitôt mon pauvre biquet pousse un cri. La garce avait préparé son coup, je t’annonce. Etait parvenue à délier ses mains et à dégager la mignonne dague qu’elle planquait dans un tiroir de sa culotte. Son geste fulgurant a pris Sa Majesté tu sais où ? Au dépourvu ! Le lingue lui troue la viande jusqu’à la garde. Tel un taureau mal estoqué, l’Enflure se relève. Déjà j’accours. Il se tient debout devant la gosse, dense, menaçant comme un pan de montagne sur le point d’avalancher. Le manche brun est enfoncé de traviole dans la blouse blanche qui s’auréole de rouge.
— Ça boume, Gros ?
— On y fait aller, répond-il d’une voix pâlichonne ; elle m’a planté par en haut, ce qu’est moins pire qu’si c’était grave. J’ai morflé en séton. Elle est teigneuse, hein ?
Ayant dit, et pour prouver qu’il n’est pas en reste et que la vengeance constitue pour lui un mets à déguster chaud, il shoote dans les meules d’Emily et la fait basculer dans le vide. Elle émet un hurlement. On perçoit un choc sourd. La sangle s’est tendue.
Je me penche, la môme est toute troussée. Ses bras et ses cheveux pendent. Elle crie comme une folle.
— Ferme ta gueule sinon je tranche la ficelle et tu vas bouffer du rocher, salope ! lui rugit mon Émérite.
Elle met une sourdine.
Le Gros quitte sa blouse. Comme il l’a dit, la lame l’a perforé de part en part au-dessous du sein gauche. Vilaine entaille.
— Va à la tire, elle comporte fatalement une trousse de secours, désinfecte la blessure, je te ferai un pansement tout à l’heure.
L’urgent reste la môme. Elle ne va pas pouvoir demeurer cent six ans dans cette fâcheuse posture.
— Emily, dis-je, vous êtes une petite tueuse, néanmoins, je vous donne ma parole que je vous remonterai si vous me dites la vérité.
Cette fois, je crois à sa sincérité quand elle promet de tout me dire, mais vite, vite, vite !
CHAPITRE
Nous sommes en grande conversation, elle et moi, lorsque Sa Majesté lance une clameur inestinguible (Pourquoi inestinguible, te demandes-tu ? Au fait, oui : pourquoi ?) :
— Gaffe, Sana, gaffe !
Et effectivement.
L’ambulance s’est mise à rouler toute seule et s’avance droit sur moi. Ce, pour deux raisons. La première c’est que le terrain est en pente douce, la seconde que Béru a débloqué le frein à pogne en farfouillant sous le siège pour cramponner la trousse à pansements.
Je n’ai que le temps de plonger de côté. La voiture qui a pris de l’élan est déjà là. Elle télescope le garde-fou. Un instant, je crois que celui-ci va interrompre sa trajectoire, mais voilà qu’il cède sous l’impact et que le véhicule plonge dans le vide. Le cri d’Emily retentit longuement dans la nuit espagnole. Il va en décroissant au sein des profondeurs, happé par cette formidable bouche d’ombre. Le temps paraît long. Et puis un choc énorme. Un flamboiement. Le bruit est repris par les échos, mais sans grande conviction, et le silence revient, à peine coupé par les faibles crépitements de l’ambulance en flammes.
Bérurier s’avance, sa valoche de métal frappée d’une croix rouge à la main, étrange voyageur des ténèbres. Beau et sanglant.
— C’est ma faute, dit-il, l’frein à main tenait pas bien. Su’ l’coup, j’m’ai pas aperçu qu’la tire roulait, t’aurais dû laisser une vitesse enclenchée, mec. C’est en claquant la portière qu’ça l’a foutue en branle. J’ai tenté d’la retiendre, mais j’avais pas d’prise valab’. La môme est foutue, œuf corse ?
— Tu m’étonnes, soupiré-je en montrant les abysses au fond desquelles brillent les lumières de l’incendie.
— Ell’ a eu l’temps d’causer ?
— Heureus’ment.
— C’tait intéressant ?
— Plus que ça. Seul’ment, il va falloir nous rapatrier vers des contrées civilisées, mon Gros, car un sacré patacaisse se prépare pour très vite.
Avisant le sang qui coule en abondance de sa blessure, je biche sa trousse.
— Assieds-toi, mec. On va avoir un turbin maison à accomplir.
Je le panse. Donc, je suis.
— Quel genre de turbin, Milord ? se préoccupe le Pachyderme.
— Nous disposons d’environ douze heures pour empêcher que la planète soit à feu et à sang.
— D’après selon c’qu’ j’sais de nous deux, ça devrait êt’ suffisant, assure le Flambard.
Comme quoi, tu vois : blessé ou non, perdu ou pas dans la sierra, chez Béru, la confiance n’en finit pas de régner.
Il est vingt heures quatre au beffroi de ma montre digitale et la route lacette, vide, blafarde, sans fin, sous le clair de lune. Depuis vingt minutes que nous cheminons en direction de Marbella, onc bagnole n’est passée. Les kilbus sont encore nombreux. De nos jours, l’homme est devenu tronc ; ses guibolles ne lui servent plus qu’à actionner les trois (ou deux si elle est automatique) pédales d’une bagnole ; pour lui, désormais, marcher c’est changer de pièce. Jusqu’à la téloche qu’il contrôle à distance, passant d’une pression de pouce d’une chaîne à l’autre, l’éteignant, la rallumant au gré des programmes et de son humeur. Les rois fainéants font figure de marathoniens, comparés à nous autres d’à présent.
On y va d’un pas qui se veut gaillard, mais l’impatience nous tenaille. Le temps qui nous a atrophiés, voilà la vérité. Nous sommes tellement pressés que nos déplacements ne peuvent en aucun cas s’accommoder des moyens naturels. A preuve : marcher a cessé d’être une fonction pour devenir un sport. Jogging ! On va marcher, comme on va faire du tennis ou du foute : tel jour, de telle heure à telle heure !
— Pourquoi qu’é sauterait, la planète ? murmure le Maître-Etalon, pas impressionné le moindre, mais simplement encuriosé.
— Je ne t’ai pas dit qu’elle sauterait, mais qu’elle allait être à feu et à sang.
— Comme d’habitude, philosophe mon pote. Ça crame toujours, de ci et là, et y a un peu partout des endroits où les mecs se trouent la paillasse.
— Cette fois, ça risque de devenir apocalyptique.
Trop essoufflé par la marche, et handicapé par sa blessure, il s’abstient de questionner davantage. Je devrais prendre les devants et l’affranchir, bien sûr, mais mon caberlot est trop mobilisé par l’affaire.
Comme nous abordons un virage en épingle à cheveux, une pétarade retentit, loin derrière nous. Je sonde le défilé et découvre la lumière louvoyante d’un phare.
— Une péteuse, hein ? jubile Béru.
— On dirait.
Qu’aussitôt nous nous disposons en travers de la route, bras écartés, afin d’intercepter le motocycliste. Ce dernier surgit bientôt, tassé sur une machine qui ne doit pas sortir de l’usine si j’en juge à son bruit et au noir nuage qui lui tire-bouchonne au fion.
Nos deux silhouettes blanches le perplexent. Il ralentit un peu, mais ne s’arrête pas, prêt à mettre les gaz en cas de danger.
— Hep ! señor ! lui crié-je, nous sommes en panne, pouvez-vous nous envoyer un garagiste ?
Rassuré, il stoppe.
— Où est votre voiture ? demande-t-il.
— Dans le virage.
— Et que faut-il faire ?
— Rien, dis-je en lui balançant un crochet à la pointe extrême du menton.
Bérurier qui sait tout, comprend tout, prévoit tout, retenait déjà la vieille moto. Le conducteur, un génaire du genre manar, avec une espèce de boîte à outils sur le porte-bagages, s’écroule sur son guidon. Je l’arrache à sa monture et vais le déposer de l’autre côté du talus. Après quoi, je tire de mes vagues une liasse de pesetas, fais une rapide surestimation de son bolide de merde et lui fourre la comptée entre ses doigts aussi ibériques que calleux. De toute façon, il la retrouvera, sa fougueuse.