Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
Je déclenche la sirène, pas se faire tarter avec la circulance. Ti nini ! Ti nini ! Dropez volailles !
— Où qu’on va ? s’inquiète l’Enflure.
— Je ne sais pas, conviens-je ; si tu as une idée pas trop défraîchie à me proposer, je suis preneur.
Il réfléchit, ne trouve rien et déclare en haussant les épaules :
— Fonce toujours, on verra bien.
Et nous voilà sur la route de Malaga, d’un blanc-blond. Le jour décline déjà, à cause des nuages qui se sont accumoncelés, probable.
Je me dis que l’alerte, c’est du peu au jus. On va découvrir la mère Rosita, ligotée. Elle racontera. On balancera le numéro de l’ambulance chouravée par le Gros sous la remise où on les range. Et dans pas trop longtemps, des motards nous courseront tandis que des gendarmes dresseront des barrages. Nous éloigner ne sert de rien. La fuite est toujours illusoire. La distance, c’est jamais des kilomètres, mais des idées.
Je file un regard à ma tocante. Intéressant de ne pas perdre la notion du temps qui s’écoule. Nous sommes partis depuis cinq minutes. En mettant les choses au pire, on peut espérer conserver un quart d’heure d’avance. C’est ce que tu pensais aussi, Ducon ? Bravo !
Donc, nous disposons au moins de dix minutes de battement.
Je me dis : « Quitte la grand-route, pour commencer, Tartemolle. »
Et je.
Une voie secondaire s’en va vers les collines caillouteuses où la végétation crie « pouce ».
Je l’adopte. Pour commencer il y a des maisons cubiques, en couleur, plutôt mochardes avec un peu de verdure poussiéreuse autour. Mais très vite l’aridité s’empare.
— Et après, mon enfant ? Dites-moi tout ! ricane Béru. Tu croives pas qu’on va se faire crever dans c’coinceteau débile ? Une ambulance, ça se remarque.
— Démoralise pas le chef ! grogné-je.
Il bâille et déclare :
— Des chefs cornac, j’en fais un tous les matins après mon omelette au lard du p’tit déjeuner.
La route étroite décrit des lacets de plus en plus accusés. Au bout d’un moment, je constate qu’en bas, la noye est pratiquement en place alors que nous bénéficions d’un reste de jour strié de mauve.
On s’enquille dans une sorte de défilé qui rappelle le Val-d’Enfer des Baux de Provence.
— Merde ! ubué-je.
— Quoi-ce ? croasse le Sire de Saint-Locdu-le-Vieux.
— La jauge lumineuse de l’essence crie au secours, on va rester en rade. T’aurais pas pu piquer une caisse dont le réservoir était plein !
— Bien sûr, fulmine mon pote, et pis j’eusse dû te demander quelle couleur d’banquette tu préférassais !
Je lève le pied, pour ménager un brin ma monture. Je parviens au sommet d’un promontoire. Sur ma droite, un panneau souligné d’une flèche, déclare en trois langues :
« Vue panoramique sur la mer. »
Bon, d’accord. Toujours obéir aux sollicitations du hasard. J’oblique donc sur le sentier proposé aux touristes. Deux cents mètres plus loin, il se dégage du cirque de rochers blancs pour déboucher sur une esplanade en balcon. Côté mer, on a élevé un garde-fou et deux longues-vues libérables par l’introduction de mornifle sont à la disposition des curieux.
Il y a, en retrait, une petite baraque en planches, fermée, où l’on doit vendre de la bouffe ou des conneries.
Je contourne ladite et vais placarder l’ambulance sous une avancée de roche. Pour l’apercevoir, il faut vraiment débarquer sur le terre-plein en terrasse.
Une fois le moteur coupé, la détente s’opère. Nous demeurons silencieux, la nuque appuyée contre le dossier de nos sièges. Une immense lassitude me fauche les cannes. Que de péripéties ! Mon Dieu, c’est rare chez un auteur vulgaire, accumulateur de bas calembours, horribles jeux de mots, nihiliste, tout bien et la suite (j’ai lu ma notice biographique qu’un connard a publiée dans sa série des grands écrivains pas chers).
— T’as l’air crouni (vanné), note Béru.
L’ombre complice nous enveloppe, tel un voile, ainsi que j’ai lu récemment dans un pouème de Lamartine. A l’arrière, la môme qui a récupéré se démène en émettant des grognements.
— Calçons tes projos ? demande le Gros, avec la volonté bien affirmée de faire, lui aussi, un à-peu-près.
— Faire parler la demoiselle ; la nuit tombe : il est grand temps qu’elle éclaire notre lanterne.
— Tu veux qu’j’vais m’en occuper ?
— Tu peux, consent l’homme las que je suis.
— L’temps d’un pipi d’ange et j’sus su’ la lignée d’départ, gars.
Il descend et s’approche du parapet pour lancequiner dans le vide. Le prétendu pipi d’ange se présente en réalité sous forme d’une cataracte impétueuse, en comparaison de laquelle les chutes du Zambèze (et zambézerai encore !) ne sont que sources murmurantes.
Sa Majesté revient en luttant avec la fermeture Éclair de sa braguette. Tout éclair a la forme d’un zigzag, celui qui clôt son intimité n’échappe pas à la tradition, aussi le Gros éprouve-t-il de sérieuses difficultés à l’actionner, tellement même qu’il y renonce.
— J’sais comment t’est-ce j’vais m’y prendre pour amadouer mademoiselle, dit-il.
Il farfouille dans l’ambulance et y trouve ce qu’il cherchait : une sangle de bonne qualité, large comme trois doigts. Celle-ci mesure environ trois mètres. Le Mastar attache l’une des extrémités à la cheville droite d’Emily. La jeune femme, toujours ligotée, est coltinée ensuite en bordure du vide.
Je regarde depuis l’auto avec, très profondément ancrée, une indifférence écœurante. Mon valeureux adjoint s’active avec cette lourde application des bornés massifs pour lesquels chaque geste constitue une espèce de devoir à accomplir. Lorsqu’il est parvenu à destination, il dépose son précieux fardeau au bord de l’encornichement et noue fortement l’autre bout de la sangle à un balustre de fer du garde-dingue.
Il me crie à la cantonale :
— Tu veux y faire dire quoi, au juste ?
— Pourquoi elle a buté Sliffer et la gonzesse de l’hosto, quel rôle elle joue dans ce micmac et, surtout, ce qu’est ce micmac, justement.
Bérurier débâillonne (comme le jambon (Ce genre d’à-peu-près me condamne la postérité à tout jamais, mais je sacrifie volontiers ma carrière à un sourire, fût-il futile)) notre ravissante meurtrière.
— Ma p’tite fille, l’entreprend-il, y a une chose qui faut qu’j’vais vous dire, c’est qu’on est seuls, les trois, dans un coinceteau désert, mais qu’néant d’moins, je tolérerai pas qu’vous gueulassiez. Mon boss, l’commissaire Santantônio, jouit d’un’ p’tite nature qu’j’ lu déplore vu qu’selon moi, un chef d’vrait êt’ plus cuirassier qu’ses suborneurs, mais passons, on vit une époque qu’le bagage l’emporte su’ l’énergegie, souate. Moi, c’est l’contraire. J’amadoue pas. Je vous prille d’bien vouloir j’ter un regard dans l’fond du gouff’. Vous pouvez vous rend’ compte qu’c’est pas d’l’imitation de trou et qu’çui-là sans me vanter, fait bien ses trois quat’ cents mèt’ d’profondement. Je vais v’s’y laisser pend’ par une pattoune, la tronche en bas. J’ai quéqu’ questions à vous poser, plus vite que vous y aurez répondu, plus vite qu’j’ vous r’monterai. J’précise qu’ si vous refuseriez d’causer, je donnerais un p’tit coup de couteau dans la sangle.
— Non ! implore-t-elle ; je vous en supplie, posez vos questions sans me plonger dans le vide.
— Vrai ? jubile le Gros, mam’zelle Chochotte craint l’vertigo ?
— Je suis prête à parler.
— On va voir. Pourquoi qu’v’s’avez buté Sliffer, mon p’tit cœur, après avoir prétendu comme quoi v’seriez sa fifille ?