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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Mais il avait compté sans le talus de la voie. Pour atteindre la station, la route faisait un crochet, passait sous un petit pont. Il eut beau accélérer l'allure, donner son maximum, il déboucha hors du pont lorsque le train, qui était en gare, s'ébranlait déjà. Il le manquait à cent mètres près.

Son orgueil était tel qu'il ne consentit pas à sa défaite. Il voulut l'avoir préférée : « Je pourrais encore sauter dans le fourgon, si je voulais », se dit-il en l'espace d'une seconde ; « mais alors, je ne pourrais plus choisir, je serais parti sans avoir revu Jacques. » Il s'arrêta, satisfait de lui.

Et aussitôt, ce qu'il avait imaginé tout à l'heure prit corps : déjeuner à l'auberge, retourner au pénitencier, consacrer la journée à son frère.

III

Il était moins d'une heure, lorsque Antoine se retrouva devant la Fondation Thibault. M. Faîsme sortait. Il fut si surpris qu'il demeura quelques secondes pétrifié, les yeux dansant derrière ses lunettes. Antoine conta sa mésaventure. Alors seulement M. Faîsme éclata de rire et redevint loquace.

Antoine s'offrit à promener Jacques tout l'après-midi.

— « Sapristi… », fit le directeur perplexe. « Notre règlement… »

Mais Antoine insista si bien qu'il obtint gain de cause.

— « Vous expliquerez le cas à Monsieur le Fondateur… Je vais vous chercher Jacques. »

— « Je vous accompagne », dit Antoine.

Il s'en repentit : ils arrivaient mal à propos. À peine eut-il pénétré dans le couloir, qu'Antoine aperçut son frère, accroupi en belle vue dans le réduit que l'administration nommait les vatères, et dont la porte était maintenue grande ouverte par Arthur, qui fumait sa pipe, adossé au battant.

Antoine se hâta d'entrer dans la chambre. Le directeur se frottait les mains et semblait jubiler :

— « Vous voyez ? » s'écria-t-il ; « les enfants dont nous avons la garde sont gardés, même là. »

Jacques revint. Antoine s'attendait à ce qu'il parût gêné ; mais il se boutonnait tranquillement, et ses traits n'exprimaient rien, pas même l'étonnement de revoir Antoine. M. Faîsme expliqua qu'il autorisait Jacques à sortir avec son frère jusqu'à six heures. Jacques le regardait au visage, comme s'il cherchait à bien comprendre ; mais il ne souffla mot.

— « Là-dessus je me sauve, excusez-moi », reprit M. Faîsme, de sa voix flûtée. « Réunion de mon conseil municipal. Car je suis maire ! » cria-t-il de la porte, en pouffant de rire, comme si c'eût été du dernier comique ; et Antoine sourit, en effet.

Jacques s'habillait sans se presser. Avec une prévenance qu'Antoine remarqua, Arthur lui passait ses vêtements ; il voulut même lustrer les bottines ; Jacques se laissait faire.

La chambre avait perdu cet aspect très soigné, qui, le matin, avait agréablement surpris Antoine. Il en chercha la cause. Le plateau du déjeuner était resté sur la table : une assiette sale, un gobelet vide, des miettes de pain. Le linge propre avait disparu : un torchon, rude et taché, pendait au porte-serviettes ; sous la cuvette, un bout de toile cirée, usé et sale ; les draps blancs étaient remplacés par de gros draps écrus, fripés. Ses soupçons se réveillèrent soudain. Mais il ne posa aucune question.

Lorsqu'ils furent tous deux sur la route :

— « Où allons-nous ? » fit Antoine gaiement. « Tu ne connais pas Compiègne ? Il y a un peu plus de trois kilomètres, par le bord de l'Oise. Ça te va ? »

Jacques accepta. Il semblait s'appliquer à ne contrarier son frère en rien.

Antoine passa son bras sous celui du cadet et prit son pas.

— « Qu'est-ce que tu dis du coup des serviettes ? » fit-il. Il regardait Jacques en riant.

— « Le coup des serviettes ? » répéta l'autre, qui ne comprenait pas.

— « Oui : ce matin, pendant qu'on me promenait dans tout l'établissement, on a eu le temps de mettre chez toi de beaux draps blancs, de belles serviettes neuves. Mais la malchance a voulu que je revienne quand on ne m'attendait plus, et… »

Jacques s'arrêta, avec un demi-sourire contraint :

— « On dirait que tu veux à toutes forces trouver mal ce qui se fait à la Fondation », finit-il par dire, de sa voix grave qui tremblait un peu. Il se tut, se remit à marcher, et reprit, presque aussitôt, avec effort, comme s'il éprouvait un ennui sans bornes à s'étendre sur un sujet aussi vain : « C'est bien plus simple que tu ne supposes. On change le linge les premier et troisième dimanches du mois. Arthur, qui s'occupe de moi depuis une dizaine de jours seulement, avait changé les draps et les serviettes dimanche dernier ; et il a cru bien faire en recommençant ce matin, parce que c'était dimanche. Mais, à la lingerie, on a dû lui dire qu'il s'était trompé, et on lui a fait rapporter le linge propre. Je n'y ai pas droit avant la semaine prochaine. » Il se tut de nouveau et regarda la campagne.

La promenade débutait mal. Antoine s'employa aussitôt à changer le tour de la conversation ; mais le regret de sa maladresse l'obsédait et ne lui permettait pas de prendre le ton simple et enjoué qu'il eût voulu. Jacques répondait par oui ou non, lorsque la phrase d'Antoine était interrogative ; mais sans le moindre intérêt. Il dit enfin à l'improviste :

— « Je t'en prie, Antoine, ne parle pas de cette histoire de linge au directeur : ça ferait gronder Arthur pour rien. »

— « Bien entendu. »

— « Ni à papa ? » ajouta Jacques.

— « Mais à personne, sois tranquille ! Je n'y pensais même plus. Écoute », reprit-il, « je vais te dire la vérité : figure-toi que je m'étais mis en tête, je ne sais pourquoi, que tout allait mal ici, et que tu n'étais pas heureux… »

Jacques se tourna légèrement et examina son frère avec une expression sérieuse.

— « J'ai passé la matinée à fureter », continua Antoine. « J'ai compris enfin que je m'étais trompé. Alors j'ai fait semblant de manquer mon train. Je ne voulais pas partir sans avoir eu le temps de causer un peu avec toi, tu comprends ? »

Jacques ne répondit rien. La perspective de cette causerie lui était-elle agréable ? Antoine n'en était pas sûr ; il craignit de faire fausse route, et se tut.

La pente du chemin, qui descendait vers la berge, rendait leur marche plus allègre. Ils atteignirent un bras de la rivière, qui était canalisé. Un petit pont en fer enjambait une écluse. Trois grosses péniches vides flottaient de toute la hauteur de leur coque brune sur l'eau presque immobile.

— « Tu aimerais faire un voyage en péniche ? » demanda gaiement Antoine. « Glisser en douce sur les canaux, entre les peupliers, avec les arrêts aux écluses, et les brouillards du matin, et, le soir, au soleil couchant, fumer sa cigarette à l'avant, sans penser à rien, les pieds ballants au-dessus de l'eau… Est-ce que tu dessines toujours ? »

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