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Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]

Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:

Le passé ou le futur ?Un monde : Terremer.Une planète harmonieuse d’îles et d’océans, de golfes, d’archipels et de récifs, où les sociétés de l’homme se sont éparpillées, diversifiées. Sous le signe de la magie. Une magie expliquée, construite par les forces mêmes de ce monde. Une magie dépendante des éléments et des animaux.C’est au nord de Terremer, dans l’île de Gont, que naît Ged, très tôt surnommé l’Epervier. Il parle aux oiseaux, au bétail. Elevé dans la connaissance des invocations élémentaires, il part, très jeune encore, pour l’île de Roke. Là, guidé par l’Archimage, il découvre l’étendue de ses pouvoirs. Il devient maître en l’art des illusions et, surestimant ses talents, libère dans la réalité une entité de cauchemar, une émanation du royaume des morts. Magicien hanté, il affronte le monde en même temps qu’un ennemi indicible devant lequel la sorcellerie reste sans moyens.
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« Est-ce que tu me comprends ? Ne parles-tu pas hardique ? » Ged s’arrêta, puis demanda : « Karga de ? »

À ce mot, subitement, le vieil homme acquiesça de la tête, d’un seul coup, comme un vieux et triste pantin au bout de ses ficelles. Comme c’était le seul mot que Ged savait de la langue kargue, là s’arrêta leur conversation. Mais il trouva du bois empilé contre un mur et chargea lui-même le feu puis, s’exprimant par gestes, il demanda de l’eau, car l’eau de mer qu’il avait avalée lui avait donné la nausée, et à présent il mourait de soif. D’un air craintif, le vieil homme désigna une immense coquille contenant de l’eau, et poussa devant le feu une autre coquille dans laquelle se trouvaient des filets de poisson séché. Assis en tailleur près du feu, Ged but et mangea un peu, et lorsqu’il eut en partie recouvré sa force et son esprit, il se demanda où il était. Même avec le vent de mage, il ne pouvait être parvenu jusqu’aux Pays kargades. Cet îlot devait être situé au Lointain, à l’est de Gont mais encore à l’ouest de Karago-At. Il paraissait étrange que des gens pussent vivre en un endroit aussi petit et aussi abandonné, sur un simple banc de sable. Peut-être s’agissait-il de naufragés ; mais il était trop épuisé pour examiner cette question maintenant.

Il continua de tourner sa cape vers la chaleur du feu. La fourrure de pellawi argentée sécha rapidement, et dès que la doublure de laine fut chaude, sinon sèche, il s’y enveloppa et s’étendit près du foyer. « Dormez, pauvres gens », murmura-t-il à l’adresse de ses hôtes muets, puis il posa sa tête sur le sol de sable et s’endormit.

Il passa trois nuits sur l’îlot sans nom ; car, lorsqu’il s’éveilla le premier jour, chacun de ses muscles était engourdi et lui faisait mal, et il se sentait fiévreux et malade. Ce jour-là et la nuit qui suivit, il resta couché près du feu comme un morceau de bois rejeté par les flots. Lorsqu’il se réveilla le lendemain matin, il avait encore les membres raides et engourdis, mais il se sentait mieux. Il reprit ses vêtements incrustés de sel, car il n’y avait pas assez d’eau douce pour les laver, et sortit dans la grisaille et le vent pour voir quel était cet endroit où l’ombre l’avait sournoisement attiré.

C’était un banc de sable rocheux mesurant environ deux kilomètres dans sa plus grande largeur, et était un petit peu plus long, cerné de rochers et de hauts-fonds. Aucun arbre, aucun buisson n’y poussait. Les seules plantes de l’îlot étaient les salicornes courbées. La hutte était bâtie dans un creux au milieu des dunes, et le vieil homme et la vieille femme y vivaient dans la désolation la plus totale, perdus en pleine mer. C’était un assemblage, ou plutôt un entassement de planches et de branches apportées par les flots qui formait leur petite demeure. Leur eau provenait d’un petit puits saumâtre voisin de la hutte. Ils se nourrissaient de poissons et de coquillages, frais ou séchés, ainsi que d’algues. Les lambeaux de peaux, leur petite provision d’aiguilles et d’hameçons en os, les tendons qu’ils utilisaient en guise de lignes pour la pêche ou de cordes pour leur sécurité, tout cela n’était pas fourni par des chèvres, comme Ged l’avait cru tout d’abord, mais par des phoques tachetés. En effet, ceci était le genre d’endroit où les phoques en été viennent élever leurs petits. Mais ils sont les seuls à venir en un tel lieu. Les deux vieux naufragés redoutaient Ged, non parce qu’ils pensaient qu’il était un esprit, et pas plus parce que c’était un sorcier, mais simplement parce que c’était un homme. Ils avaient oublié qu’il existait d’autres gens dans le monde.

Le vieil homme demeurait toujours aussi sombre et farouche. Lorsqu’il pensait que Ged s’approchait suffisamment de lui pour le toucher, il battait aussitôt en retraite en l’épiant à la dérobée sous sa masse de cheveux blancs sales. Au début, la femme ne cessait de gémir et de se dissimuler sous les hardes dès que Ged faisait le moindre mouvement ; mais, durant les longues heures où il était resté allongé, fiévreux et somnolent, il l’avait vue s’accroupir pour le regarder avec des yeux étranges, à la fois pâles et ardents, et au bout d’un moment elle lui avait apporté de l’eau à boire. Lorsqu’il s’était assis pour prendre la coquille de ses mains, elle avait été prise de frayeur et l’avait laissée tomber, renversant toute l’eau, puis elle s’était mise à pleurer, avant de s’essuyer les yeux avec ses longs cheveux sales couleur de cendre et de craie.

À présent elle l’observait, tandis que sur la plage il utilisait le bois de sa barque échouée pour en construire une nouvelle, se servant de la grossière herminette de pierre que possédait le vieillard, ainsi que d’un sort liant. Il ne s’agissait ni d’une réparation, ni d’une construction, car le bois nécessaire faisait défaut, aussi Ged devait-il avoir recours à la sorcellerie pure. Pourtant, la vieille femme n’observait pas tant son ouvrage merveilleux que lui-même, avec toujours le même regard passionné. Au bout d’un certain temps, elle s’en alla, puis revint bientôt lui apporter un présent : une poignée de moules recueillies dans les rochers. Ged les mangea sur-le-champ, telles quelles, crues et gorgées d’eau de mer, et il la remercia. Paraissant retrouver du courage, la vieille femme retourna à sa hutte et, lorsqu’elle revint, elle avait de nouveau quelque chose en mains, quelque chose qui était emballé dans une loque. Timidement, sans quitter un seul instant des yeux le visage de Ged, elle déballa son bien et le tint en l’air devant lui.

C’était une petite robe d’enfant, une robe de brocart piquée de semences de perles qui la raidissaient, tachée par le sel et jaunie par les ans. Sur la petite brassière, les perles décrivaient un dessin que Ged connaissait bien : la double flèche des Frères de Sang de l’Empire Kargade, surmontée d’une couronne royale.

La vieille femme flétrie, sale et grossièrement vêtue d’un sac de peau de phoque mal cousu, montra du doigt la petite robe de soie, puis elle-même. Sur ses lèvres apparut un sourire doux, sans expression, tel le sourire d’une enfant. De quelque poche secrète cousue dans la petite robe, elle sortit un objet de petite taille, qu’elle tendit à Ged. C’était un morceau de métal foncé, peut-être un débris de bijou, le demi-cercle d’un anneau brisé. Ged l’examina, mais elle lui fit signe de le garder, et ne fut satisfaite que lorsqu’il l’eut pris ; à ce moment, elle hocha la tête d’un air approbateur et retrouva son sourire : elle lui avait fait un cadeau. Mais elle reprit la robe, l’enveloppa soigneusement dans le haillon graisseux et trottina jusqu’à la cabane pour mettre son bien chéri en lieu sûr.

Ged glissa l’anneau brisé dans la poche de sa tunique avec un soin presque égal, car son cœur était plein de pitié. Il lui apparaissait maintenant que ces deux malheureux étaient peut-être les enfants d’une famille royale de l’Empire kargade. Un tyran ou un usurpateur craignant de répandre le sang royal les avait bannis sur un îlot non mentionné sur les cartes, bien loin de Karego-At, sans se soucier de savoir s’ils mourraient ou survivraient. L’un des deux enfants était peut-être un garçon de huit ou dix ans, et l’autre une belle petite princesse dans sa robe de soie et de perles, et ils avaient survécu, solitairement, quarante ou cinquante ans, sur un rocher en plein océan, en prince et princesse de la Désolation.

Mais la réalité de cette histoire, il ne devait l’apprendre que bien des années plus tard, quand la quête de l’Anneau d’Erreth-Akbe le mènerait vers les Pays Kargades, et vers les Tombeaux d’Atuan.

Sa troisième nuit sur l’îlot fut éclaircie par une aube calme et pâle. C’était le jour du Retour du Soleil, le jour le plus court de l’année. Sa petite barque de bois et de magie, de planchettes et de sortilèges, était prête. Il s’était efforcé de faire comprendre aux deux vieilles gens qu’il était disposé à les débarquer sur n’importe quelle île, à Gont, à Spévie ou aux Torikles. Il eût même pu les laisser sur une côte déserte de Karego-At, le lui eussent-ils demandé, bien que les eaux kargues ne fussent guère sûres pour un Archipelien. Mais rien ne pouvait les arracher à leur îlot désolé. La vieille femme semblait ne pas comprendre ce que voulait dire Ged avec ses gestes et ses mots paisibles ; mais le vieil homme avait compris, et il refusait. Tout le souvenir qu’il avait des autres terres et des autres hommes était un cauchemar d’enfant, un cauchemar de sang, de géants et de hurlements : Ged lisait cela sur son visage, tandis que le vieil homme ne cessait de faire non de la tête.

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