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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Pourtant, parmi les sentiments humains, le sentiment religieux semble bien, si je ne m’abuse, être assez communément constaté chez l’homme… Qu’en pensez-vous, mon cher ami ? »

Antoine ne songeait pas à plaisanter :

— « Je me suis toujours souvenu d’une phrase de l’abbé Leclerc, le directeur de l’École, qui m’a dit un jour, pendant mon année de philosophie : “Il y a des gens intelligents, et qui n’ont aucun sens artistique. Peut-être, vous, n’avez-vous pas le sens religieux.” Le brave homme ne cherchait qu’une occasion de boutade ; mais j’ai toujours pensé que, ce jour-là, il avait vu très clair. »

— « Si cela pouvait être, mon pauvre ami », dit l’abbé, sans se départir de son affectueuse ironie, « vous seriez bien à plaindre, car la moitié du monde vous serait fermée !… Oui, il n’y a guère de grands problèmes dont on ne puisse dire que celui qui ne les aborde pas avec un sentiment religieux reste condamné à n’en apercevoir qu’une bien faible partie. Ce qui fait la beauté de notre religion… Pourquoi souriez-vous ? »

Antoine ne le savait pas lui-même. Peut-être simplement par réaction nerveuse, après cette semaine d’émotions, après cette journée d’impatience.

L’abbé sourit à son tour :

— « Quoi donc ? Nierez-vous que notre religion soit belle ? »

— « Non, non », repartit Antoine, avec enjouement. « Qu’elle soit “belle”, je le veux bien… » Il ajouta sur un ton taquin : « pour vous faire plaisir… — Mais, tout de même… »

— « Eh bien ? »

— « Mais, tout de même, être “beau” ne dispense pas d’être raisonnable ! »

L’abbé remua doucement ses mains devant lui.

— « Raisonnable ! » murmura-t-il, comme si ce mot soulevait un monde de questions qu’il ne pouvait aborder pour l’instant, mais dont il possédait la clé. Il réfléchit, puis, avec un accent plus combatif :

— « Vous êtes peut-être de ceux qui s’imaginent que la religion perd du terrain dans les esprits modernes ? »

— « Je n’en sais rien », dit Antoine, dont la modération surprit l’abbé. « Peut-être que non. Il est même possible que les efforts des esprits modernes — et je pense à ceux-là mêmes qui sont le plus éloignés de la foi littérale — tendent obscurément à rassembler les éléments d’une religion, à rapprocher des notions qui, dans leur ensemble, constitueraient un tout assez peu différent de la conception que beaucoup de croyants se font de Dieu… »

Le prêtre approuva :

— « Et comment donc en serait-il autrement ? Il faut songer à ce qu’est la condition de l’homme. La religion est la seule compensation à tout ce qu’il sent de vil dans ses instincts. C’est sa seule dignité. Et c’est aussi la seule consolation à ses souffrances, l’unique source de résignation. »

— « Ça, c’est vrai », s’écria Antoine, avec ironie : « il y a si peu d’hommes qui attachent plus de prix à la vérité qu’à leur confort ! Et la religion, c’est le comble du confort moral !… Mais, ne vous en déplaise, Monsieur l’abbé, il y a néanmoins quelques esprits chez lesquels le goût de comprendre est plus impérieux que celui de croire. Et ceux-là… ! »

— « Ceux-là ? » riposta le prêtre. « Ils se placent toujours sur le terrain si resserré, si fragile, de l’intelligence et du raisonnement. Et ils ne s’élèvent pas au-delà. Nous devons les plaindre, nous dont la foi vit et se développe sur un autre plan, tellement plus vaste : celui de la volonté, celui du sentiment… N’est-il pas vrai ? »

Antoine eut un sourire ambigu. Mais la lumière était si défectueuse que l’abbé ne s’en aperçut pas ; il poursuivit cependant, et cette insistance semblait témoigner qu’il n’était pas tout à fait dupe du « nous » qu’il venait de prononcer.

— « On s’imagine qu’on est très fort, aujourd’hui, parce qu’on veut “comprendre”. Mais croire, c’est comprendre. Et comprendre, c’est croire. Ou, plutôt, disons que “comprendre” et “croire” n’ont pas de commune mesure. Certains, aujourd’hui, refusent pour vrai ce que leur raison, insuffisamment préparée ou faussée par une culture tendancieuse, ne parvient pas à démontrer. C’est simplement qu’ils ne vont pas assez avant. Il est parfaitement possible de connaître Dieu avec certitude, et de le démontrer par la raison. Depuis Aristote, qui fut, ne l’oublions pas, le maître de saint Thomas, la raison prouve pertinemment… »

Antoine laissait parler l’abbé, sans intervenir, mais en fixant sur lui un regard sceptique.

— « … Notre philosophie religieuse », continua le prêtre, que ce silence gênait, « nous offre sur ces questions les raisonnements les plus serrés, les plus… »

— « Monsieur l’abbé », interrompit enfin Antoine gaiement, « avez-vous bien le droit de dire : raisonnements religieux… philosophie religieuse ? »

— « Le droit ? » fit l’abbé Vécard, interloqué.

— « Dame ! Il n’y a presque pas, à proprement parler, de pensée religieuse, puisque penser c’est d’abord douter ! »

— « Oh, oh, mon jeune ami, où allons-nous ? » s’écria l’abbé.

— « Je sais bien que l’Église ne s’embarrasse pas de si peu… Mais tous les rapports qu’elle s’ingénie, depuis cent ans et plus, à établir entre sa foi et la philosophie ou la science modernes, sont plus ou moins… truqués — pardonnez-moi le mot — puisque ce qui alimente la foi, ce qui fait son objet, ce qui attire si fort les tempéraments religieux, c’est justement ce surnaturel que nient la philosophie et la science ! »

L’abbé se trémoussait sur la banquette : il commençait à sentir que ce n’était pas un jeu. Sa voix se nuança de mécontentement, enfin :

— « Vous semblez tout à fait ignorer que c’est à l’aide de leur intelligence, par le raisonnement philosophique, que la plupart de nos jeunes gens arrivent aujourd’hui à la foi. »

— « Oh, oh… », fit Antoine.

— « Quoi donc ? »

— « Je vous avoue que je ne parviens pas à concevoir la foi autrement qu’intuitive et aveugle. Quand elle prétend s’appuyer sur la raison… »

— « Croyez-vous donc encore que la science et la philosophie nient le surnaturel ? Erreur, mon jeune ami : erreur grossière. La science l’omet, ce qui n’est pas la même chose. Quant à la philosophie, toute philosophie digne de ce nom… »

— « Digne de ce nom… Bravo ! Et voilà les adversaires dangereux mis à l’ombre ! »

— « … Toute philosophie digne de ce nom mène nécessairement au surnaturel », poursuivit le prêtre, sans se laisser interrompre. « Mais allons plus loin : même si vos savants modernes parvenaient à démontrer qu’il y a entre l’essentiel de leurs découvertes et l’enseignement de l’Église une antinomie fondamentale — ce qui, en l’état actuel de notre apologétique, est vraiment une perfide, une absurde hypothèse — qu’est-ce que cela prouverait, je vous le demande ? »

— « Ah, diable ! » fit Antoine, souriant.

— « Rien du tout ! » continua l’abbé, avec feu. « Cela signifierait simplement que l’intelligence de l’homme n’est pas encore capable d’unifier ses connaissances et qu’elle avance en chancelant — ce qui », ajouta-t-il avec un sourire amical, « ne serait pas une découverte pour tout le monde…

« Voyons, Antoine, nous n’en sommes plus au temps de Voltaire ! Ai-je besoin de vous rappeler que la prétendue “raison” de vos philosophes athées n’a jamais remporté sur la religion que de bien trompeuses, de bien éphémères victoires ? Existe-t-il un seul point de la foi sur lequel l’Église ait jamais pu être convaincue d’illogisme ? »

— « Pas un, je vous l’accorde ! » interrompit Antoine en riant. « L’Église a toujours su se ressaisir à point nommé. Vos théologiens sont passés maîtres dans l’art de fabriquer des argumentations subtiles et d’apparence logique, qui leur permettent de n’être jamais longtemps de suite embarrassés par les attaques des logiciens. Depuis quelque temps surtout, je le reconnais, ils montrent à ce jeu une ingéniosité… déconcertante ! Mais cela ne fait illusion qu’à ceux qui, d’avance, veulent s’illusionner. »

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