Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
« … Cela, je crois que tu ne t’en es jamais douté, parce que, dans ce temps-là, j’avais trop d’orgueil pour l’avouer, surtout à toi. Et alors, quand tu as disparu, je ne pouvais pas le croire, je n’y ai rien compris. Comme j’ai souffert ! Du mystère, surtout ! Peut-être que je comprendrai un jour. Mais, aux pires moments d’inquiétude et même de rancune, jamais je n’ai eu l’idée que tes sentiments pour moi (si seulement tu étais vivant) avaient pu changer. Et, tu vois : aujourd’hui non plus, je ne doute pas de toi.
« Interrompu par des embêtements de service.
« Je suis venu me réfugier dans un coin de la cantine, bien qu’à cette heure ce soit interdit. Tu ne sais probablement pas ce qu’est cette vie de caserne, ce monde qui m’a pris et me tient, depuis treize mois. Mais ce n’est pas pour parler caserne que je t’écris.
« C’est affreux, tu vois, on ne sait même plus bien quoi se dire, comment se parler. Tu devines bien les milliers de questions que j’ai au bout de ma plume. À quoi bon ? Je voudrais seulement que tu consentes à répondre à l’une d’elles, parce que celle-là est vraiment trop lancinante : Vais-je te revoir, dis ? Tout ce cauchemar, est-il fini ? Es-tu retrouvé ? Ou bien… Ou bien vas-tu échapper encore ? Écoute, Jacques, puisque je suis à peu près sûr que cette lettre au moins sera lue par toi, puisque je n’ai peut-être que cette minute-ci pour t’atteindre, laisse-moi te crier ceci : Je suis capable de tout comprendre, de tout admettre de toi, mais, je t’en supplie, quoi que tu projettes encore, ne disparais plus si totalement de ma vie ! J’ai besoin de toi. (Si tu savais comme je suis orgueilleux de toi, combien j’attends de grandes choses de toi, et comme je tiens à cet orgueil !) Je suis prêt à accepter toutes tes conditions. Si tu exiges de moi que je n’aie pas ton adresse, qu’il n’y ait aucun échange entre nous, que je n’écrive jamais, si même tu exiges que je ne communique jamais à personne, même pas à ce malheureux Antoine, les nouvelles que j’aurai de toi, c’est promis, oui, j’accepte tout, je m’engage d’avance à tout. Mais que j’aie de temps à autre un signe de vie, la preuve que tu existes et que tu as pensé à moi ! Ces derniers mots, je les regrette, je les biffe, parce que je sais, je suis sûr, que tu penses à moi. (De cela non plus je n’ai jamais douté. Je n’ai jamais eu l’idée que tu pouvais vivre encore et ne plus penser à moi, à notre amitié.)
« J’écris, j’écris, sans pouvoir réfléchir, et je sens bien que je n’arrive pas à m’exprimer. Mais ça ne fait rien, c’est délicieux après ce mortel silence.
« Je devrais te parler de moi pour que tu puisses, quand tu penseras à moi, penser à celui que je suis devenu et pas seulement à celui que tu as quitté. Antoine t’en parlera peut-être. Il me connaît bien. Nous nous sommes beaucoup vus depuis ton départ. Moi, je ne sais par quoi commencer. Tant d’arriéré, vois-tu, ça me décourage ! Et puis, tu sais bien comment je suis, moi : je vis, je vais, je suis tout au présent, je ne sais pas revenir en arrière. Ce service militaire a interrompu mon travail au moment où il me semblait que j’entrevoyais des choses essentielles, sur moi, sur l’art, sur tout ce que je cherchais confusément depuis toujours. Mais c’est idiot de parler de ça aujourd’hui. D’ailleurs, je ne regrette rien. Cette vie militaire, c’est pour moi quelque chose de nouveau et de très fort, une grande épreuve et aussi une grande expérience, surtout depuis que j’ai à commander des hommes. Mais c’est idiot de parler de ça aujourd’hui.
« Mon seul grand regret, c’est d’être depuis un an séparé de Maman, surtout parce que je sens bien qu’elles souffrent beaucoup toutes les deux de cette séparation. Il faut te dire que la santé de Jenny n’est pas brillante et qu’à plusieurs reprises nous avons été inquiets. Nous, c’est-à-dire moi, car Maman, tu la connais, elle n’a jamais l’idée que les choses puissent tourner mal. Néanmoins, Maman a reconnu que Jenny, ces dernières années, n’a pas bien supporté l’hiver parisien, et, depuis un mois, elles sont toutes deux en Provence, dans une espèce de maison de repos où l’on soignera Jenny jusqu’au printemps, si possible. Elles ont tant de sujets de souci et de chagrin ! Mon père est toujours le même, n’en parlons pas. Il est en Autriche, mais il a des histoires à n’en plus finir.
« Mon cher vieux, je pense tout à coup que ton père, à toi, vient de mourir. C’est par là que je voulais commencer cette lettre, excuse-moi. D’ailleurs, je suis embarrassé pour te parler de ce deuil. Et pourtant je suis ému en pensant à ce que tu as dû éprouver : je suis presque sûr qu’un tel événement a provoqué en toi un choc inattendu et cruel.
« Je vais m’arrêter là à cause de l’heure et du vaguemestre. Je veux que cette lettre t’atteigne, et le plus tôt possible.
« Mon vieux, tant pis, il y a encore une chose que je veux t’avoir écrite, à tout hasard. Moi, je ne peux pas aller à Paris, je suis bouclé ici, je n’ai aucun moyen d’aller jusqu’à toi. Mais Lunéville est à cinq heures de Paris. Je suis bien vu, ici. (Le colonel, naturellement, m’a fait décorer la Salle des rapports.) Je suis assez libre. On ne me refuserait pas la permission de la journée, si… si toi… Mais non, je ne veux pas même y rêver ! Je te répète que je suis prêt à tout accepter, à tout comprendre, sans jamais cesser de t’aimer comme mon seul grand ami de toujours.