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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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L’abbé faillit répondre qu’en effet il y avait une religion naturelle, commune à tous les hommes, et que cela, précisément, était article de foi. Mais, de nouveau, il se retint. Enfoncé dans son coin, les bras croisés, le bout des doigts enfouis sous le bord de ses manches, dans une attitude à la fois patiente, résignée et un peu ironique, il semblait attendre la fin de cette improvisation.

Le voyage, d’ailleurs, approchait du terme. Le wagon se faisait déjà cahoter par les aiguillages de la banlieue parisienne. À travers la buée des vitres, de nombreuses lumières scintillaient dans la nuit.

Antoine, qui avait encore quelque chose à ajouter, se hâta :

— « D’ailleurs, Monsieur l’abbé, ne vous méprenez pas sur certains mots que je viens d’employer. Bien que rien ne m’autorise, je le sais, à m’aventurer sur ces terrains philosophiques, je veux être franc jusqu’au bout. Je vous ai parlé d’Ordre, de Principe universel… C’est pour parler comme tout le monde… En réalité, il me semble que nous aurions autant de motifs de douter d’un Ordre, que d’y croire. Du point où il se trouve placé, l’animal humain que je suis constate bien un vaste imbroglio de forces déchaînées. Mais, ces forces obéissent-elles à une loi générale, extérieure à elles et distincte d’elles ? Ou bien obéissent-elles à des lois — comment dirais-je ? — internes, résidant en chaque atome, les obligeant à accomplir une sorte de destinée “personnelle” ? à des lois qui ne domineraient pas ces forces, du dehors, mais qui seraient confondues avec elles ; qui, en quelque sorte, les animeraient seulement ?… Et, même, dans quelle mesure n’est-il pas incohérent, le jeu des phénomènes ? J’admettrais aussi bien que les causes naissent indéfiniment les unes des autres, chaque cause étant l’effet d’une autre cause, et chaque effet, la cause d’autres effets. Pourquoi vouloir imaginer à tout prix un Ordre suprême ? Tentation de nos esprits logiciens. Pourquoi vouloir trouver une direction commune à ces mouvements qui ricochent les uns sur les autres, à l’infini ? Je me suis dit bien souvent, pour ma part, que tout se passe comme si rien ne menait à rien, comme si rien n’avait un sens… »

L’abbé, après avoir considéré Antoine en silence, baissa les yeux et articula, avec un sourire glacial :

— « Après cela, je crois difficile de descendre encore plus bas… »

Puis il se leva pour boutonner sa douillette.

— « Je vous demande pardon de vous avoir dit tout cela, Monsieur l’abbé », dit Antoine, en un sincère élan de regret. « Ce genre de conversation ne peut jamais aboutir à rien : qu’à blesser. Je ne sais pas ce qui m’a pris aujourd’hui. »

Ils étaient debout, l’un près de l’autre. L’abbé regarda tristement le jeune homme :

— « Vous m’avez parlé librement, comme à un ami. De cela, du moins, je vous sais gré. »

Il parut hésiter à dire autre chose. Mais le train s’arrêtait à quai.

— « Je vous ramène chez vous en voiture ? » proposa Antoine, sur un autre ton.

— « Volontiers, volontiers… »

Dans le taxi, Antoine, soucieux, repris déjà par la vie compliquée qui l’attendait, ne parla guère. Et son compagnon, silencieux lui aussi, semblait réfléchir. Mais, lorsqu’ils eurent passé la Seine, l’abbé se pencha vers Antoine :

— « Vous avez… quel âge ? Trente ans ? »

— « Bientôt trente-deux. »

— « Vous êtes encore un jeune homme… Vous verrez. D’autres que vous ont fini par comprendre ! Votre tour viendra. Il y a des heures dans la vie où l’on ne peut pas se passer de Dieu. Il y en a une, entre toutes, terrible : la dernière… »

« Oui », songeait Antoine. « Cette épouvante de la mort… Et qui pèse si fort sur tout Européen civilisé… Jusqu’à lui gâter, plus ou moins, le goût de vivre… »

Le prêtre avait été sur le point de faire allusion à la mort de M. Thibault ; mais il s’était retenu.

— « Vous représentez-vous ce que cela peut être », reprit-il, « que d’arriver au bord de l’éternité sans croire en Dieu, sans apercevoir, sur l’autre rive, ce Père tout-puissant et miséricordieux qui nous tend les bras ? de mourir dans le noir total, sans la moindre lueur d’espérance ? »

— « Oh, mais ça, Monsieur l’abbé, je le sais comme vous », fit Antoine vivement. (Lui aussi venait de penser à la mort de son père.) « Mon métier », reprit-il, après une brève hésitation, « mon métier, autant que le vôtre, est d’assister des agonisants. J’ai peut-être même vu mourir plus d’incroyants que vous, et j’ai de si atroces souvenirs que, si je pouvais faire à mes malades une injection de foi in extremis… ! Je ne suis pas de ceux qui éprouvent pour le stoïcisme de la dernière heure une vénération mystique. Pour moi, je souhaite, sans vergogne, d’être, à ce moment-là, accessible aux plus consolantes certitudes. Et je crains autant une fin sans espérance qu’une agonie sans morphine… »

Il sentit la main de l’abbé se poser, frémissante, sur la sienne. Sans doute, le prêtre s’efforçait-il de prendre cet aveu, qu’il n’avait pas espéré, pour un indice de bon augure.

— « Oui, oui », reprit-il, serrant le bras d’Antoine avec une ardeur où il y avait presque de la gratitude. « Eh bien, croyez-moi : ne vous fermez pas toute issue vers ce Consolateur dont, comme nous tous, vous aurez quelque jour besoin. Je veux dire : ne renoncez pas à la prière. »

— « La prière ? » objecta Antoine, en secouant la tête. « Ce fol appel… vers quoi ? Vers cet Ordre problématique ! Vers un Ordre aveugle et muet — indifférent ? »

— « N’importe, n’importe… Oui, ce “fol appel” ! Croyez-moi ! Quel que soit le terme provisoire auquel votre pensée aboutisse, quelle que soit, au-delà des phénomènes, cette idée obscure d’Ordre, de Loi, que, par éclairs, vous entrevoyez, il faut, en dépit de tout, vous tourner vers ça, mon cher enfant, et prier ! Ah, je vous en conjure, tout, plutôt que de vous ensevelir dans votre solitude ! Gardez le contact, gardez un langage possible avec l’infini, même si, pour l’instant, il n’y a pas échange, même si, pour l’instant, ce n’est qu’un apparent monologue !… Cette incommensurable nuit, cette impersonnalité, cette indéchiffrable Énigme, n’importe, priez-la ! Priez l’Inconnaissable. Mais priez. Ne vous refusez pas ce “fol appel” parce que, à cet appel, vous le saurez un jour, à cet appel répond tout à coup un silence intérieur, un miracle d’apaisement… »

Antoine ne répondit pas. « Cloison étanche… », songea-t-il. Cependant, il sentait le prêtre extrêmement ému, et il était décidé à ne plus rien dire qui pût le peiner davantage.

D’ailleurs, ils arrivaient rue de Grenelle.

L’auto s’arrêta.

L’abbé Vécard prit la main d’Antoine, la serra ; puis, avant de descendre, se penchant un peu dans l’ombre de la voiture, il murmura d’une voix altérée :

— « La religion catholique, c’est tout à fait autre chose, mon ami, croyez-moi : c’est beaucoup, beaucoup plus qu’il ne vous a jamais été permis, jusqu’ici, d’entrevoir… »

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