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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Comme l’auto s’arrêtait devant lui, quelqu’un le frôla : la femme l’avait suivi ; elle toucha son coude et dit gauchement :

— « Venez chez moi, si vous voulez. Rue Lamartine. »

Il fit non, de la tête, amicalement, et ouvrit la portière.

— « Redescendez-moi au moins jusqu’à la rue Lamartine, au 97… », implora la femme, comme si elle s’était mis en tête de ne pas le quitter.

Le chauffeur regardait Jacques en souriant :

— « Alors, patron, 97, rue Lamartine ? »

Elle crut, ou feignit de croire, que Jacques acceptait, et bondit dans la voiture ouverte.

— « Eh bien, rue Lamartine », concéda Jacques.

L’auto démarra.

— « Pourquoi crânes-tu avec moi ? » demanda-t-elle aussitôt, d’une voix chaude qui la complétait bien. Puis, sur un ton câlin, elle ajouta en se penchant : « Si tu crois que ça ne se voit pas que t’es tout chaviré ! »

Elle l’enserrait gentiment de ses deux bras, et cette caresse, cette tiédeur, amollirent Jacques.

Cédant à la tentation de se faire plaindre, il étouffa un soupir, sans répondre. Alors, comme si, par ce soupir et ce silence, il se fût livré, elle le serra plus fort, et, lui enlevant son chapeau, elle lui attira la tête contre sa poitrine. Il se laissait faire : accablé tout à coup, il pleurait sans savoir pourquoi.

D’une voix qui tremblait, elle lui glissa dans l’oreille :

— « T’as fait un mauvais coup, pas vrai ? »

Il fut si stupéfait qu’il ne protesta pas. Il comprit subitement que, dans ce Paris gelé et sec, avec son pantalon crotté jusqu’aux cuisses et son visage griffé par les branches, il pouvait avoir l’air d’un malfaiteur. Il ferma les yeux : il éprouvait une délicieuse ivresse à être pris pour un bandit par cette fille.

Elle avait de nouveau interprété ce silence comme un aveu, et elle lui pressait passionnément la tête contre elle.

D’une voix différente encore, énergique, complice, elle proposa :

— « Veux-tu que je te cache chez moi ? »

— « Non », fit-il, sans bouger.

Elle semblait dressée à accepter même ce qu’elle ne comprenait pas.

— « Au moins », reprit-elle après une hésitation, « veux-tu du pèze ? »

Cette fois, il ouvrit les yeux et se souleva :

— « Quoi ? »

— « J’ai trois cent quarante balles là-dedans, les veux-tu ? », fit-elle, en soulevant son petit sac. Dans son accent canaille, il y avait une tendresse rude, un peu courroucée, de sœur aînée.

Il était si ému qu’il ne put répondre tout de suite.

— « Merci… Pas besoin », murmura-t-il, en secouant la tête.

L’auto ralentit et s’arrêta devant une maison à porte basse. Le trottoir était mal éclairé et désert.

Jacques crut qu’elle allait lui demander de monter chez elle. Que ferait-il ?

Mais il n’eut pas à hésiter. Elle s’était levée. Elle se tourna vers lui, mit un genou sur le coussin et, dans l’ombre, étreignit Jacques une dernière fois.

— « Pauvre gosse », soupira-t-elle.

Elle chercha ses lèvres, les baisa avec violence comme pour y découvrir un secret, y trouver un goût de crime, puis, se dégageant aussitôt :

— « Te fais pas pincer, au moins, imbécile ! »

Elle avait déjà sauté de la voiture, et claqué la portière. Elle tendit cent sous au chauffeur :

— « Prenez la rue Saint-Lazare. Monsieur vous arrêtera. »

L’auto repartit. Jacques eut à peine le temps de voir l’inconnue disparaître, sans s’être retournée, dans un couloir obscur.

Il se passa la main sur le front. Il était tout étourdi.

L’auto filait.

Il baissa la vitre, reçut au visage un baptême d’air frais, respira un grand coup, sourit, et, se penchant vers le chauffeur :

— « Conduisez-moi 4 bis rue de l’Université », cria-t-il gaiement.

XIV

Aussitôt achevé le défilé au cimetière, Antoine s’était fait conduire en auto à Compiègne, sous le prétexte de donner des instructions au marbrier, mais surtout parce qu’il redoutait la promiscuité du train de retour. Un express, à 17 h. 30, le ramènerait à Paris avant le dîner. Il espérait voyager seul.

C’était compter sans le hasard.

En arrivant sur le quai, quelques minutes avant l’heure, il eut la surprise de se trouver face à face avec l’abbé Vécard, et dut réprimer un mouvement d’humeur.

— « Monseigneur », expliqua l’abbé, « a eu la bonté de m’offrir une place dans sa voiture pour que nous puissions causer un peu… »

Il remarqua le visage maussade et fatigué d’Antoine :

— « Mon pauvre ami, vous devez être épuisé… Tant de monde… Tous ces discours… Pourtant, plus tard, cette journée s’inscrira, pour vous, parmi les grands souvenirs… Je regrette que Jacques n’ait pas assisté à cela… »

Antoine allait expliquer combien, dans les circonstances actuelles, l’abstention de son frère lui semblait naturelle, lorsque l’abbé l’arrêta :

— « Je vous entends, je vous entends… Mieux vaut qu’il ne soit pas venu. Vous lui raconterez combien cette cérémonie a été… édifiante. N’est-ce pas ? »

Antoine ne put s’empêcher de relever le mot :

— « Édifiante ? Pour d’autres, peut-être », grommela-t-il, « mais pas pour moi. Je vous avoue que cette solennité, cette éloquence officielle… »

Son regard, croisant celui du prêtre, y surprit une lueur malicieuse. L’abbé portait le même jugement qu’Antoine sur les discours de l’après-midi.

Le train entrait en gare.

Ils avisèrent un wagon mal éclairé, mais vide, où ils s’installèrent.

— « Vous ne fumez pas, Monsieur l’abbé ? »

Le prêtre leva gravement son index jusqu’à ses lèvres.

— « Tentateur ! » fit-il, en prenant une cigarette. Il l’alluma, les yeux plissés ; puis il la retira de ses lèvres et l’examina complaisamment en soufflant la fumée par les narines.

— « Dans une cérémonie de ce genre », reprit-il avec bonhomie, « il est inévitable qu’il y ait un côté — disons, avec votre ami Nietzsche : humain… trop humain… Malgré tout, il reste qu’une semblable manifestation collective du sentiment religieux, du sentiment moral, est bien émouvante, et l’on ne peut y rester insensible. N’est-il pas vrai ? »

— « Je ne sais pas », insinua Antoine, après une pause. Il se tourna vers l’abbé et le considéra un instant en silence.

Ce placide visage, ce regard insinuant et doux, ce ton confidentiel, et cette inclinaison de la tête sur la gauche qui donnait au prêtre un air constamment recueilli, et ces mains nonchalamment soulevées à hauteur de la poitrine, tout cela était depuis vingt ans familier à Antoine. Mais il découvrait, ce soir, que quelque chose se trouvait changé dans leurs rapports. Jusqu’ici il n’avait considéré l’abbé Vécard qu’en fonction de M. Thibault : l’abbé n’était que le directeur spirituel de son père. La mort venait de supprimer cet intermédiaire ; et les raisons qui, naguère, l’incitaient, vis-à-vis du prêtre, à une prudente réserve, avaient aujourd’hui disparu. Il n’était plus, devant l’abbé, qu’un homme devant un autre. Et, comme, après cette journée éprouvante, il lui était plus difficile de modérer l’expression de sa pensée, ce fut un soulagement de déclarer, sans détours :

— « Ces sentiments-là, je l’avoue, me sont totalement étrangers… »

L’abbé prit un ton gouailleur :

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