Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
L’abbé ne put retenir un mouvement des mains.
— « Oh », reprit Antoine, « je ne suspectais et ne suspecte nullement la sincérité des prêtres que j’ai connus, ni leur ferveur — ou plutôt leur besoin de ferveur… Mais ils avaient bien l’air, eux-mêmes, de se mouvoir avec gêne dans ces ténèbres, d’aller à l’aveuglette, de tourner avec un inconscient malaise autour de ces dogmes hermétiques. Ils affirmaient. Ils affirmaient quoi ? Ce qu’on leur avait affirmé. Bien sûr, ils ne doutaient pas de ces vérités qu’ils transmettaient. Mais leur adhésion intérieure était-elle aussi forte, aussi assurée, que leurs affirmations ? Eh bien, je ne parvenais pas à en être convaincu… Je vous scandalise… C’est que nous avions un terme de comparaison : nos professeurs laïques. Ceux-là, je l’avoue, me paraissaient beaucoup mieux d’aplomb, beaucoup mieux “consolidés” dans leurs spécialités ! Ils nous parlaient grammaire, histoire, géométrie, et ils semblaient, eux, avoir complètement compris ce dont ils parlaient ! »
— « Encore faudrait-il comparer des choses comparables », dit l’abbé en pinçant les lèvres.
— « Mais je ne songe pas, au fond, aux matières de leur enseignement : je pense seulement à la position de ces laïcs devant ce qu’ils nous enseignaient. Même quand leur science se trouvait en défaut, leur attitude n’avait rien de trouble : leurs hésitations, leurs ignorances mêmes, s’étalaient au grand jour. Ça donnait confiance, je vous assure ; ça ne pouvait pas éveiller la moindre arrière-pensée de… tricherie. Non, ce n’est pas “tricherie” que je voudrais dire. Mais pourtant je vous l’avoue, Monsieur l’abbé, plus j’avançais vers les hautes classes, moins les prêtres de l’École m’inspiraient cette espère de sécurité que j’éprouvais auprès de nos professeurs de l’Université. »
— « Si les prêtres qui vous ont instruit », riposta l’abbé, « avaient été de véritables théologiens, vous auriez gardé de leur commerce une impression d’absolue sécurité. » (Il songeait aux professeurs du séminaire, à sa jeunesse studieuse et convaincue.)
Mais Antoine poursuivait :
— « Songez donc ! Le gamin qu’on lance, peu à peu, dans les mathématiques, dans la physique, dans la chimie ! Il trouve brusquement devant lui tout l’espace pour se dilater ! Alors la religion lui paraît étroite, fallacieuse, irraisonnée… Il se méfie… »
L’abbé, cette fois, renversa le buste et tendit la main :
— « Irraisonnée ? Pouvez-vous sérieusement dire : irraisonnée ? »
— « Oui », dit Antoine, avec force. « Et j’entrevois quelque chose à quoi je n’avais pas songé : c’est que, vous autres, vous partez d’une croyance ferme et, pour défendre cette croyance, vous appelez des raisonnements à la rescousse ; tandis que nous, les gens comme moi, nous partons du doute, de l’indifférence, et nous nous laissons conduire par la raison, sans savoir où elle nous mènera.
« Monsieur l’abbé », reprit-il aussitôt, en souriant, et sans laisser au prêtre le temps de la riposte, « si vous vous mettiez à discuter avec moi, vous auriez vite fait de me prouver que je n’entends rien à tout ça. J’en conviens d’avance. Ce sont des questions auxquelles je ne pense guère : je n’y ai peut-être jamais autant réfléchi que ce soir. Vous voyez que je ne pose pas à l’esprit fort. Je cherche seulement à vous expliquer comment mon éducation catholique ne m’a pas empêché d’en arriver où j’en suis : à une complète incrédulité. »
— « Votre cynisme ne m’épouvante pas, mon cher ami », dit l’abbé en forçant un peu sa bonhomie. « Je vous crois bien meilleur que vous ne le savez vous-même ! Allez toujours, je vous écoute. »
— « Eh bien, en réalité, je continuais — j’ai continué très longtemps — à pratiquer, comme les autres. Avec une indifférence que je ne m’avouais pas : une indifférence… polie. Même plus tard, je ne me suis jamais attelé à une besogne d’enquête, de révision : peut-être bien qu’au fond je n’y attachais pas assez d’importance… (Ainsi, j’étais très loin de l’état d’esprit d’un de mes camarades qui préparait les Arts et Métiers, et qui m’écrivait un jour, après une crise de doute : “J’ai passé l’inspection de l’assemblage : mon vieux, ne t’y fie pas, il manque trop de boulons pour que ça tienne…”) Moi, à cette époque-là, j’abordais la médecine ; et la rupture — ou plutôt le détachement — était déjà consommé : je n’avais pas attendu les études semi-scientifiques de première année pour m’aviser qu’on ne peut croire sans preuves… »
— « Sans preuves ! »
— « … et qu’il faut renoncer à la notion de vérité stable, parce que nous ne devons tenir rien pour vrai que sous toute réserve et jusqu’à preuve du contraire… Oui, je continue à vous scandaliser. Mais, ne vous en déplaise, Monsieur l’abbé, — et c’est tout ce que je voulais vous dire — je suis un cas — si vous voulez, monstrueux — d’incrédulité naturelle, instinctive. C’est un fait. Je suis bien portant, je crois être assez bien équilibré, j’ai un tempérament très actif, et je me suis toujours admirablement passé de mystique. Rien de ce que je sais, rien de ce que j’ai observé, ne me permet de croire que le Dieu de mon enfance existe ; et, jusqu’ici, je l’avoue, je me passe admirablement de lui. Mon athéisme s’est formé en même temps que mon esprit. Je n’ai rien eu à renier. N’allez surtout pas vous figurer que je sois un de ces croyants dépossédés qui continuent à appeler Dieu dans leur cœur ; un de ces inquiets qui tendent désespérément les bras vers ce ciel qu’ils ont trouvé vide. Non, non : je suis un type qui ne tend pas du tout les bras. Un monde sans Providence n’a rien qui me gêne : et, vous voyez : je m’y sens à l’aise. »
L’abbé agita sa main devant lui, en signe de dénégation.
Antoine insista :
— « Parfaitement à l’aise. Et voilà au moins quinze ans que ça dure… »
Il s’attendait à ce que l’indignation du prêtre se manifestât aussitôt. Mais l’abbé se taisait, et remuait doucement la tête.
— « C’est la pure doctrine matérialiste, mon pauvre ami », dit-il enfin. « En seriez-vous encore là ? À vous entendre, vous ne croyez qu’à votre corps. C’est comme si vous ne croyiez qu’à la moitié — et à quelle moitié ! — de vous-même… Heureusement, tout cela ne se passe qu’en apparence et, pour ainsi dire, en surface. Vous ignorez vous-même vos vraies ressources et quelle force cachée votre éducation chrétienne a laissée en vous. Cette force, vous la niez : mais elle vous mène, mon pauvre ami ! »
— « Que vous répondre ? Je vous affirme, moi, que je ne dois rien à l’Église. Mon intelligence, ma volonté, mon caractère, se sont développés en dehors de la religion. Je puis même dire : en opposition avec elle. Je me sens aussi détaché de la mythologie catholique que de la mythologie païenne. Religion, superstition, c’est tout un pour moi… Non, sans parti pris, le résidu laissé en moi par mon éducation chrétienne, c’est zéro ! »
— « Aveugle ! » s’écria l’abbé, en levant brusquement le bras. « Vous ne voyez donc pas que toute votre vie quotidienne, faite de travail, de devoir, de dévouement au prochain, est un formel démenti à votre matérialisme ! Peu de vies impliquent davantage l’existence de Dieu ! Personne n’a plus que vous le sentiment d’une mission à remplir ! Personne, plus que vous, n’a le sens de sa responsabilité en ce monde ! Eh bien ? N’est-ce pas admettre implicitement le mandat divin ? Envers qui seriez-vous donc responsable, si ce n’est envers Dieu ? »