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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Antoine ne répondit pas tout de suite, et l’abbé put croire un instant qu’il avait frappé juste. En réalité, l’objection du prêtre lui semblait dénuée de tout fondement : être scrupuleux dans son travail n’impliquait nécessairement ni l’existence de Dieu, ni la valeur de la théologie chrétienne, ni aucune certitude métaphysique. N’en était-il pas lui-même la preuve ? Mais il sentait bien, une fois de plus, que, entre son manque de croyance morale et l’extrême conscience qu’il apportait dans sa vie, il y avait une inexplicable incompatibilité. Il faut aimer ce que l’on fait. Et pourquoi donc le faut-il ? Parce que l’homme, animal social, doit concourir par son effort à la bonne marche de la société, à son progrès… Affirmations gratuites, postulats dérisoires ! Au nom de quoi ? Toujours cette question, à laquelle jamais il n’avait trouvé de véritable réponse.

— « Peuh… », murmura-t-il enfin. « Cette conscience ? Dépôt, laissé en chacun de nous par dix-neuf siècles de christianisme… Peut-être me suis-je trop hâté, tout à l’heure, en évaluant à zéro le coefficient de mon éducation — ou plutôt de mon hérédité… »

— « Non, mon ami, cette survivance en vous, c’est le levain sacré auquel je faisais allusion. Un jour, ce levain reprendra son activité : il fera lever toute la pâte ! Et, ce jour-là, votre vie morale, qui se poursuit d’elle-même, tant bien que mal et malgré vous, aura trouvé son axe, son vrai sens. On ne comprend pas Dieu tant qu’on le repousse ni même tant qu’on le cherche… Vous verrez : un jour, sans l’avoir voulu, vous vous apercevrez que vous êtes entré au port. Et, ce jour-là, vous saurez enfin qu’il suffit de croire en Dieu pour que tout s’éclaire et s’accorde ! »

— « Mais cela, je l’admets dès maintenant », fit Antoine en souriant. « Je sais de reste que nos besoins, le plus souvent, créent eux-mêmes leurs remèdes ; et je conviens volontiers que, chez la plupart des êtres, le besoin de croire est tellement impérieux, instinctif, qu’ils ne se préoccupent guère de savoir si ce qu’ils croient mérite d’être cru : ils baptisent vérité tout ce vers quoi les jette leur besoin de foi… — D’ailleurs », fit-il, sur le ton d’un aparté, « on ne m’ôtera pas de l’idée que la plupart des catholiques intelligents, et notamment beaucoup de prêtres cultivés, sont plus ou moins pragmatistes sans le savoir. Ce que les dogmes ont d’inadmissible pour moi doit être également inadmissible pour tout esprit de culture moderne. Seulement, les croyants tiennent à leur foi ; et, pour ne pas l’ébranler, ils évitent de trop réfléchir, ils se cramponnent au côté sentimental, au côté moral, de la religion. Et puis, on a pris si grand soin de leur affirmer que l’Église avait depuis longtemps réfuté victorieusement toutes les objections, qu’ils n’ont même pas l’idée d’y aller voir… Mais, pardon, ceci n’est qu’une parenthèse. — Je voulais dire que le besoin de croire, si général soit-il, ne peut pas être une justification suffisante de la religion chrétienne, tout encombrée d’obscurités, de vieux mythes… »

— « Il ne s’agit pas de justifier Dieu quand on le sent », déclara le prêtre ; et, pour la première fois, le ton était sans réplique.

Puis, aussitôt, se penchant avec un geste amical :

— « Ce qui est incompréhensible, c’est que ce soit vous, Antoine Thibault, qui parliez ainsi ! Dans beaucoup de nos familles chrétiennes, hélas, les enfants voient vivre leurs parents et se dérouler la vie de chaque jour à peu près comme si ce Dieu qu’on leur enseigne n’existait pas. Mais vous ! Vous qui, depuis votre petite enfance, avez pu constater, à chaque instant, la présence de Dieu à votre foyer ! Vous qui l’avez vu inspirer à votre pauvre père chacun de ses actes… »

Il y eut un silence. Antoine regardait fixement l’abbé, comme s’il se retenait de répondre.

— « Oui », dit-il enfin, les lèvres serrées. « Justement : je n’ai jamais vu Dieu, hélas, qu’à travers mon père. » Son attitude, son accent, achevaient sa pensée. « Mais ce n’est pas le jour de s’étendre là-dessus », ajouta-t-il, pour couper court. Et il mit le front à la vitre.

— « Voici Creil », dit-il.

Le train ralentit, s’arrêta. La lumière du plafonnier brilla, plus vive. Antoine souhaita l’intrusion de quelque voyageur dont la présence eût interrompu l’entretien. Mais la gare semblait déserte.

Le train s’ébranla.

Après un assez long silence, pendant lequel chacun sembla s’enfermer dans sa propre pensée, Antoine, de nouveau, se pencha vers le prêtre :

— « Voyez-vous, Monsieur l’abbé, deux choses, pour le moins, m’empêcheront toujours de revenir au catholicisme. D’abord, la question du péché : je suis incapable, je crois, d’éprouver l’horreur du péché. Ensuite, la question de la Providence : je ne pourrai jamais accepter l’idée d’un Dieu personnel. »

L’abbé se taisait.

— « Oui », poursuivit Antoine. « Ce que vous, catholiques, appelez le péché, c’est, au contraire, tout ce qui, pour moi, est vivant et fort : instinctif — instructif ! C’est ce qui permet — comment dire ? — de palper les choses. Et aussi d’avancer. Aucun progrès… — oh, je ne suis pas plus qu’il ne faut dupe de ce mot “progrès” ; mais il est si commode ! — aucun progrès n’aurait été possible, si l’homme, docilement, s’était toujours refusé au péché… Mais cela nous entraînerait bien loin », ajouta-t-il, répondant par un sourire ironique au léger haussement d’épaules du prêtre. « Quant à l’hypothèse d’une Providence, eh bien, non ! S’il y a une notion qui s’impose à moi, indiscutablement, c’est bien celle de l’indifférence universelle ! »

L’abbé sursauta :

— « Mais votre Science elle-même, qu’elle le veuille ou non, fait-elle autre chose que de constater l’Ordre suprême ? (J’évite à dessein le terme plus juste de “plan divin”…) Mais, pauvre ami, si l’on se permettait de nier cette Intelligence supérieure qui préside aux phénomènes et dont tout ici-bas porte la trace, si l’on refusait d’admettre que tout, dans la nature, a un but, que tout a été créé en vue d’une harmonie, on ne pourrait plus rien comprendre à rien ! »

— « Eh mais… soit ! L’univers nous est incompréhensible. J’accepte cela comme un fait. »

— « Cet incompréhensible, mon ami, c’est Dieu ! »

— « Pas pour moi. Je n’ai pas encore cédé à la tentation d’appeler “Dieu” tout ce que je ne comprends pas. »

Il sourit, et, pendant quelques secondes, cessa de parler.

L’abbé le regardait, prêt à la défensive.

— « D’ailleurs », reprit Antoine, souriant toujours, « pour la plupart des catholiques, l’idée de divinité se réduit à la conception puérile d’un “bon” Dieu, d’un petit Dieu personnel, qui a l’œil fixé sur chacun de nous, qui suit avec une sollicitude attendrie les moindres oscillations de notre conscience d’atome, et que chacun de nous peut inlassablement consulter par la prière : “Mon Dieu, éclairez-moi… Mon Dieu, faites que…” et cætera…

« Comprenez-moi, Monsieur l’abbé. Je ne cherche nullement à vous blesser par des sarcasmes faciles. Mais je ne parviens pas à concevoir qu’on puisse supposer la moindre relation psychologique, le moindre échange de questions et de réponses, entre l’un de nous, infinitésimal accident de la vie universelle (même entre la Terre, cette poussière parmi les poussières) et ce grand Tout, ce Principe universel ! Comment lui prêter une sensibilité anthropomorphe, une tendresse paternelle, une compassion ? Comment prendre au sérieux l’efficacité des sacrements, le chapelet, — que sais-je ? — la messe payée et dite à l’intention d’un tel, à l’intention d’une âme provisoirement reléguée au Purgatoire ? Voyons ! Il n’y a vraiment aucune différence essentielle entre ces pratiques, ces croyances du culte catholique, et celles de n’importe quelle religion primitive, les sacrifices païens, les offrandes que les sauvages déposent devant leurs idoles ! »

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