Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Ses doigts frémissants ne parvenaient pas à décacheter l’enveloppe :
« Mon cher Jacques, cher grand ami, cher vieux ! J’ai reçu hier soir le mot d’Antoine… »
Dans l’état de dépression où il était, cet appel pénétra en lui avec tant d’acuité qu’il replia brutalement la lettre, en quatre, en huit, jusqu’à ce qu’elle tînt dans son poing crispé. Puis, rageusement, il rentra dans sa chambre et referma la porte à clé, sans se rappeler pourquoi il était sorti. Il fit quelques pas au hasard, et, s’arrêtant net sous la lumière, il déplia le chiffon de papier qu’il parcourut d’un œil papillotant, sans s’occuper du sens, jusqu’au moment où le nom qu’il cherchait lui eût sauté au visage :
« … Jenny, ces dernières années, n’a pas bien supporté l’hiver parisien, et, depuis un mois, elles sont toutes deux en Provence… »
De nouveau, avec la même brusquerie, il chiffonna la lettre, et, cette fois, l’enfouit en tapon dans sa poche.
Il se sentit d’abord ébranlé, étourdi, puis allégé tout à coup.
Une minute plus tard, comme si la lecture de ces quatre lignes avait modifié ses résolutions, il courut au bureau d’Antoine et ouvrit l’indicateur. Sa pensée, depuis son réveil, ne quittait pas Crouy. En filant sans délai, il pouvait prendre l’express de 14 heures. Il arriverait à Crouy au jour, mais après la cérémonie, longtemps même après le départ du train de retour : il était donc absolument assuré de ne plus y rencontrer personne. Il irait droit au cimetière et reviendrait aussitôt. « Elles sont toutes deux en Provence… »
Mais il n’avait pas prévu à quel point ce voyage allait aggraver sa nervosité. Il ne parvenait pas à tenir en place. Heureusement, le train était vide : non seulement il se trouvait seul dans son compartiment, mais, dans tout le wagon, il n’y avait qu’une voyageuse, une vieille dame en noir. Sans se soucier d’elle, Jacques se mit à arpenter le couloir d’un bout à l’autre, comme un fauve en cage. Il ne remarqua pas tout de suite que ces allées et venues désordonnées avaient éveillé l’attention de la voyageuse — peut-être même un peu d’inquiétude. Furtivement, il l’examina ; il ne pouvait pas rencontrer un être tant soit peu particulier dans son attitude, sans s’interrompre quelques secondes pour observer l’échantillon d’humanité que le hasard plaçait sur son chemin. Et, certes, cette femme avait une physionomie attachante. Un beau visage usé, pâli, chargé d’empreintes, un regard affligé et chaud, sans doute alourdi de souvenirs. L’ensemble, que couronnait si bien la blancheur des cheveux, était calme et pur. Elle était en deuil, vêtue avec soin. Elle devait vivre seule depuis longtemps et mener dignement son existence solitaire. Une dame qui rentrait à Compiègne, peut-être, ou à Saint-Quentin. Bourgeoisie de province. Aucun bagage. À côté d’elle, sur la banquette, un gros bouquet de violettes de Parme, à demi enveloppé de papier de soie.
À la halte de Crouy, Jacques, le cœur battant, sauta du wagon.
Personne sur le quai.
L’air était glacé, transparent.
Dès la sortie de la gare, la vue du paysage le saisit au cœur. Dédaignant le raccourci et même la grand-route, il partit vers la gauche, par le chemin du Calvaire : un détour de trois kilomètres.
De grands souffles mugissants qui s’élevaient successivement de tous les points cardinaux balayaient en rafales soudaines ces solitudes encore blanches de neige. Le soleil devait s’abaisser vers l’horizon, quelque part derrière ces ouates. Jacques marchait à pas rapides. Il était à jeun depuis le matin, mais il ne sentait plus sa faim, et ce froid l’enivrait. Il se rappelait tout, chaque tournant, chaque talus, chaque buisson. Le Calvaire s’apercevait de loin, dans son bouquet d’arbres nus, à la patte d’oie des trois routes. Ce chemin, là-bas, menait à Vaumesnil. Cette hutte de cantonniers, combien de fois, pendant sa promenade quotidienne avec son gardien, s’y était-il abrité de la pluie ! Deux ou trois fois avec le père Léon ; une fois au moins avec Arthur. Arthur et sa figure plate d’honnête Lorrain, ses yeux pâles, et soudain ce ricanement équivoque…
Ses souvenirs le fouaillaient, plus encore que ce vent glacé qui lui tailladait le visage et lui donnait l’onglée. Il ne pensait plus du tout à son père.
La courte journée d’hiver s’achevait vite ; la lumière était morne, mais il faisait encore clair.
En arrivant à Crouy, il faillit faire un crochet, ainsi qu’autrefois, pour prendre la ruelle derrière les maisons, comme s’il redoutait encore d’être montré au doigt par les gamins. Après huit ans, qui pouvait le reconnaître ? D’ailleurs, la rue était déserte, les portes closes ; la vie du village semblait figée par le froid ; mais toutes les cheminées fumaient dans le ciel gris. L’auberge apparut, avec son perron d’angle et son enseigne, qui grinçait au vent. Rien n’était changé. Pas même cette neige fondue sur ce sol crayeux, cette fange blanchâtre dans laquelle il croyait enfoncer encore ses brodequins réglementaires. L’auberge : c’est là que le père Léon, écourtant la promenade, l’incarcérait dans une buanderie vide pour pouvoir faire sa partie à l’estaminet ! Une fille en fichu, venue de la ruelle, fit claquer ses galoches sur les pierres du perron. La nouvelle servante ? Peut-être bien l’enfant de l’aubergiste, cette gamine qui toujours s’enfuyait à la vue du « prisonnier » ? Avant de disparaître dans la maison, la fille, sournoisement, regarda passer le jeune homme inconnu. Jacques hâta le pas.
Il était au bout du village. Dès qu’il eut dépassé les dernières maisons, il aperçut, au milieu de la plaine, isolé dans sa ceinture de hauts murs, le grand bâtiment coiffé de neige et les rangées de fenêtres à barreaux. Ses jambes tremblaient. Rien n’était changé. Rien. L’allée, sans un arbre, qui menait au portail, n’était qu’un fleuve de boue. Sans doute, un étranger, perdu dans ce crépuscule d’hiver, eût mal déchiffré les lettres d’or gravées au-dessus du premier étage. Jacques, lui, lisait nettement l’inscription orgueilleuse à laquelle son regard restait rivé :
Alors seulement il songea que M. le Fondateur était mort, que ces ornières venaient d’être creusées par les landaus du cortège, que c’était pour son père qu’il avait entrepris ce pèlerinage ; et, soulagé soudain de pouvoir tourner le dos à ce décor sinistre, il rebroussa chemin, prit à gauche et piqua dans la direction des deux thuyas qui flanquaient l’entrée du cimetière.
La grille, fermée d’ordinaire, était restée ouverte. Les traces des roues indiquaient le chemin. Jacques avança machinalement vers un amas de couronnes, fanées par le froid, et qui ressemblait moins à un tertre fleuri qu’à un amoncellement d’épluchures.
En avant de la tombe, un gros bouquet de violettes de Parme, dont les tiges étaient enveloppées de papier de soie, et qui semblait avoir été posé là après coup, gisait, isolé, sur la neige.
« Tiens », se dit-il, sans d’ailleurs attacher d’intérêt à cette coïncidence.
Et, tout à coup, devant cette terre fraîchement remuée, il eut la vision du cadavre enfoui dans cette boue, tel qu’il l’avait vu pour la dernière fois à cette seconde tragique et ridicule où l’employé des Pompes funèbres, après un geste courtois vers la famille, avait, à jamais, rabattu le linceul sur ce visage déjà transformé.
« Hop ! Vite ! Au rendez-vous ! » songea-t-il avec une angoisse aiguë ; et un brusque sanglot l’étouffa.