Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « M. le Président de la Ligue morale de Puériculture », annonça le maître de ballet.
Le petit bonhomme à barbiche blanche qui s’avança d’un pas embarrassé semblait littéralement congelé jusque dans ses articulations. Ses dents claquetaient ; son crâne était exsangue. Il était pénible à regarder, tant il semblait attaqué, diminué, par la rigueur de la température.
— « Je me sens étreint par… par une… » (Il paraissait faire des efforts surhumains pour décoller l’une de l’autre ses mâchoires frigorifiées.) « … par une douloureuse émotion… »
« Les enfants, là-bas, vont attraper la mort, sous ces treillis ! » maugréa Antoine, qui s’impatientait. Il sentait lui aussi le froid envahir ses jambes et glacer, sous son paletot, le plastron de sa chemise.
— « … Il a passé parmi nous en faisant le bien. Ce sera sa glorieuse épitaphe : Pertransiit benefaciendo !
« Il nous quitte, Messieurs, comblé des témoignages de notre considération à tous… »
« Considération !… Nous y voilà », se dit Antoine. « Considération de qui ? » Il promenait un regard indulgent sur ces rangs de vieux messieurs décrépits, morfondus, l’œil larmoyant de froid, le nez humide, qui tendaient leur meilleure oreille pour ouïr, et ponctuaient les phrases de signes approbateurs. Pas un d’entre eux qui ne pensât à son propre enterrement et qui n’enviât ces « témoignages de considération » qu’ils prodiguaient si généreusement à l’éminent collègue défunt.
Le petit barbu avait le souffle court. Il ne tarda pas à céder la place.
Celui qui la prit était un beau vieillard au regard pâle, acéré, lointain. C’était un vice-amiral en retraite, adonné aux bonnes œuvres. Ses premières paroles trouvèrent Antoine rétif.
— « Oscar Thibault avait une intelligence avertie et clairvoyante qui sut toujours, dans les funestes querelles de notre époque troublée, reconnaître la bonne cause et travailler à construire l’avenir… »
« Non, ça n’est pas vrai », protestait Antoine en son for intérieur. « Père avait des œillères, et il a traversé le monde sans en rien voir d’autre que ce qui bordait l’étroit sentier qu’il avait choisi. On peut même dire qu’il était le type de l’esprit partisan. Depuis l’école, il avait complètement renoncé à se chercher lui-même, à interpréter librement, à découvrir, à connaître. Il n’a su que mettre ses pas dans des pas. Il avait endossé une livrée… »
— « … Est-il destinée plus enviable ? » poursuivait l’amiral. « Une telle vie, Messieurs, n’est-elle pas l’image… »
« Une livrée », songeait Antoine, parcourant encore une fois des yeux l’assistance attentive. « Et c’est si vrai, qu’ils sont tous pareils. Interchangeables. En décrire un, c’est les marquer tous. Des frileux, des clignotants, des myopes, qui ont peur de tout : peur de la pensée, peur de l’évolution sociale, peur de tout ce qui déferle contre leur forteresse !… — Attention, l’éloquence me gagne… » se dit-il. « Mais “forteresse” est assez juste ; ils ont bien l’état d’esprit de gens assiégés, qui se comptent sans cesse pour être sûrs qu’ils sont en nombre, derrière leurs remparts ! »
Il éprouvait un malaise grandissant et n’écoutait plus le discours ; mais son regard fut attiré par l’ample geste de la péroraison :
— « Adieu, cher Président, Adieu ! Tant que vivront ceux qui vous ont vu à l’œuvre… »
Le directeur du Pénitencier se détacha du groupe des orateurs. Il était le dernier à prendre la parole. Lui, du moins, semblait avoir observé d’assez près celui dont il devait prononcer l’oraison funèbre :
— « … Notre cher Fondateur ignorait l’art de déguiser sa pensée sous une bonne grâce facile ; et, constamment, pressé d’agir, il avait le courage de dédaigner les ménagements d’une vaine politesse… »
Antoine, amusé, prêtait l’oreille :
— « … Sa bonté se dissimulait sous une mâle rudesse, qui la rendait peut-être plus efficace. Son intransigeance dans les réunions du Conseil était une forme de son énergie, de son respect du droit, de la haute conscience qu’il s’était formée de ses devoirs de chef…
« En lui, tout était lutte et presque aussitôt victoire ! Sa parole même tendait toujours à un but immédiat : elle était une arme, une massue… »
« Oui, malgré tout, Père était une force », pensa Antoine, soudain. Et il fut surpris de trouver en lui cette conviction, tout affermie déjà : « Père aurait pu être autre chose… Père aurait pu être quelqu’un de grand… »
Mais le directeur tendait le bras vers les rangs des pupilles alignés entre leurs gardiens. Toutes les têtes se tournèrent vers les petits criminels, immobiles et bleuis de froid :
— « … Cette jeunesse coupable et vouée au mal dès le berceau, à laquelle Oscar Thibault est venu tendre la main, ces tristes victimes d’un ordre social, hélas, fort imparfait, sont là, Messieurs, pour témoigner de leur éternelle gratitude et pour pleurer avec nous le Bienfaiteur qui leur est ravi ! »
« Oui, Père avait l’étoffe… Oui, Père aurait pu… », se répétait Antoine avec une obstination où perçait une confuse espérance. Et cette idée l’effleura que si, cette fois, la nature n’avait pas su, de la forte souche des Thibault, faire jaillir un créateur…
Un élan le soulevait. L’avenir se déploya devant lui.
Cependant, les porteurs avaient empoigné le cercueil. Tout le monde avait hâte d’en finir. Le maître de cérémonie s’inclina de nouveau, faisant sonner sous sa canne les dalles du parvis. Et Antoine, tête nue, impassible, prit allègrement la tête du cortège qui ramenait enfin la dépouille d’Oscar Thibault à la terre. Quia pulvis es, et in pulverem reverteris.
XIII
Ce jour-là, Jacques avait passé la matinée dans sa chambre, enfermé à double tour, bien qu’il fût seul au rez-de-chaussée. (Léon avait naturellement désiré suivre le convoi.) Par précaution contre lui-même, pour être sûr, au moment où défilerait le cortège, de ne pas chercher dans l’assistance certains visages connus, il avait laissé les volets hermétiquement clos, et, couché sur son lit, les mains dans les poches, le regard perdu dans le rayonnement du plafonnier, il sifflotait.
Vers une heure, l’énervement, la faim, le firent lever. Dans la chapelle du pénitencier, le service solennel devait battre son plein. Là-haut, Mademoiselle et Gise, depuis longtemps revenues de la messe de Saint-Thomas d’Aquin, avaient dû se mettre à table sans l’attendre. D’ailleurs, il était bien décidé à ne voir personne de toute la journée. Il trouverait bien quelques restes dans le buffet.
En traversant le vestibule pour gagner la cuisine, des lettres et des journaux glissés sous la porte d’entrée attirèrent son attention. Et, se penchant soudain, il eut un éblouissement : l’écriture de Daniel !