Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Il me fit entrer dans une grande salle à ciel ouvert, à destination apparemment cérémonielle. Ce ne devait pas être la même que celle où frater Antony nous avait accueillis, car je ne voyais aucune trace de trappe conduisant à un tunnel. La fontaine également était de forme différente : plus grande, davantage en forme de tulipe, bien que la statuette d’où coulait l’eau fût sensiblement la même que l’autre. À travers les poutres espacées du toit ouvert, on voyait la lumière oblique d’un après-midi très avancé : Il faisait chaud, mais pas aussi étouffant que tout à l’heure.
Ned, Oliver et Timothy étaient déjà là, chacun vêtu du même pantalon collant, l’air tendu et incertain. Oliver arborait cette expression figée particulière qu’il n’a que dans ses moments de grande tension. Timothy essayait d’avoir l’air blasé, sans y parvenir. Ned me fit un clin d’œil rapide, peut-être de bienvenue, peut-être de raillerie.
Il y avait une douzaine de fraters dans la salle.
Ils semblaient tous avoir été coulés dans le même moule : s’ils n’étaient pas des frères au sens propre du mot, ils étaient au moins des cousins. Aucun d’entre eux ne dépassait un mètre soixante-dix, et plusieurs avaient un mètre soixante ou moins. Tous chauves. Tous trapus. Bronzés. L’air impérissable. Vêtus seulement du même pantalon. L’un d’eux, en qui je crus reconnaître frater Antony — c’était bien lui —, portait sur sa poitrine un petit pendentif vert. Trois autres avaient des ornements similaires, mais d’une matière plus sombre, peut-être de l’onyx.
La femme que j’avais aperçue tout à l’heure n’était pas présente.
Frater Antony me fit signe d’aller me mettre debout à côté de mes compagnons. Je me plaçai près de Ned. Silence. Tension. Une envie soudaine d’éclater de rire, que je réprimai de justesse. Que tout cela était absurde ! Pour qui ces petits hommes pompeux se prenaient-ils ? Pourquoi cette comédie des crânes, ces confrontations rituelles ? Solennellement, frater Antony nous étudiait, comme s’il nous jugeait. Il n’y avait aucun autre bruit que celui de notre respiration et le ruissellement joyeux de la fontaine. Un peu de musique sérieuse en fond sonore, maestro, s’il vous plaît. Mors stupebit et natura, cum resurget creatura, judicanti responsura. La mort et la nature sont frappées de stupeur, quand la Création se relève pour répondre à son Juge. Pour répondre à son Juge. Es-tu notre Juge, frater Antony ? Quando Judex est venturus, cuncta stricte discussurus ! Ne dira-t-il rien ? Resterons-nous éternellement suspendus entre la naissance et la mort, la matrice et la tombe ? Ah ! le scénario se poursuit ! Un des fraters subalternes, sans pendentif, se dirige vers une niche creusée dans le mur et prend un livre mince, à la reliure somptueuse de maroquin rouge. Il le tend à frater Antony. Sans avoir besoin qu’on me le dise, je sais quel est ce livre. Liber scriptus proferetur, in quo totum continetur. Le livre écrit sera apporté, dans lequel tout est contenu. Unde mundus judicetur. D’où le monde sera jugé. Que suis-je censé dire ? O Roi majestueux, qui sauves avec largesse ceux qui doivent être sauvés, sauve-moi, ô fontaine de clémence ! Frater Antony me regardait à présent directement.
— Le Livre des Crânes, dit-il d’une voix douce, tranquille, qui résonnait, a très peu de lecteurs de nos jours. Comment a-t-il croisé votre chemin ?
— Un vieux manuscrit, répondis-je. Caché et oublié dans une bibliothèque universitaire. Mes études… une découverte accidentelle… la curiosité me l’a fait traduire… Le frater hocha la tête.
— Et ensuite, pour arriver jusqu’à nous ? Comment avez-vous fait ?
— Un article dans un journal. Quelques lignes sur l’imagerie, le symbolisme… nous avons tenté notre chance ; de toute façon, nous étions en vacances, et nous sommes venus voir si… si…
— Oui, dit-il. Sans impliquer aucune question. Avec un sourire serein. Il me regardait tranquillement, attendant visiblement que je lui dise le reste. Nous étions quatre. Nous avions lu le Livre des Crânes, et nous étions quatre. Une déclaration de candidature formelle semblait maintenant s’imposer. Exaudi orationem meam, ad te omnis caro veniet. J’étais incapable de parler. Je restais muet dans l’explosion infinie de silence, espérant que Ned prononcerait les mots qui ne voulaient pas franchir mes lèvres, ou bien Oliver, ou même Timothy. Frater Antony attendait. Il m’attendrait jusqu’au dernier son de trompe, si nécessaire, jusqu’à la clameur finale de la musique. Parle. Parle. Parle.
Je déclarai, entendant ma propre voix hors de mon corps, comme si elle avait été enregistrée au magnétophone :
— Nous avons tous les quatre lu et compris le Livre des Crânes… et nous souhaitons nous soumettre… nous souhaitons subir l’Épreuve. Tous les quatre, nous nous offrons… nous nous offrons comme… candidats… comme…
— J’étais incertain. Ma traduction était-elle correcte ? Comprendrait-il mon choix des mots ? — Comme Réceptacle, achevai-je.
— Comme Réceptacle, répéta frater Antony.
— Comme Réceptacle. Comme Réceptacle. Comme Réceptacle, répétèrent les fraters en chœur.
La scène s’était transformée en opéra ! Soudain, j’étais devenu le ténor de Turandot, réclamant qu’on lui pose les énigmes fatales. Tout cela semblait outrageusement théâtral, incroyablement dépassé dans un monde où les satellites se renvoyaient des signaux, où les jeunes chevelus se battaient pour avoir de la drogue, où les matraques de la Staatspolizei fracassaient les têtes des manifestants dans cinquante villes américaines. Comment pouvions-nous être là à parler de têtes de morts et de réceptacles ? Mais des choses encore plus étranges nous attendaient. Solennellement, frater Antony fit un signe à celui qui avait amené le livre, et de nouveau le frater se rendit à la niche. Il en revint cette fois-ci avec un masque en pierre massive, soigneusement polie, qu’il donna à frater Antony. Celui-ci l’appliqua contre son visage tandis que l’un des autres fraters portant un pendentif s’avançait pour le fixer par-derrière avec une lanière. Le masque recouvrait le visage de frater Antony de la lèvre supérieure au sommet de la tête. Il lui donnait l’aspect d’une tête de mort vivante. Ses petits yeux glacés fixés sur moi brillaient au fond des deux larges orbites de pierre. Évidemment.
Frater Antony parla :
— Vous êtes tous quatre au courant des conditions imposées par le Neuvième Mystère ?
— Oui, répondis-je. Frater Antony attendit. Il finit par recevoir un oui timide de Ned, puis d’Oliver, puis de Timothy, un peu plus réticent.
— Vous ne vous présentez donc pas devant cette Épreuve dans un esprit frivole, et vous en connaissez les périls aussi bien que les récompenses. Vous vous proposez pleinement et sans restrictions intérieures ? Vous êtes venus jusqu’ici pour prendre part à un sacrement, et non pour jouer un jeu. Vous vous livrez entièrement à la Fraternité, et particulièrement aux Gardiens. Ces choses sont-elles bien comprises ?
— Oui, acquiesçâmes-nous timidement l’un après l’autre.