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Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]

Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:

Ils sont quatre :
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.

Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
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— Approchez-vous de moi. Mettez la main sur mon masque. — Nous touchâmes, délicatement, comme si nous redoutions une décharge d’électricité, la froide pierre grise. « Voilà bien des années qu’un Réceptacle ne s’est pas présenté parmi nous », dit frater Antony. « Nous apprécions votre présence et vous sommes reconnaissants d’être venus parmi nous. Mais je dois vous avertir maintenant, au cas où vos motifs ne seraient pas suffisamment sérieux, que vous ne pouvez plus quitter le monastère jusqu’à la fin de votre initiation. Le secret est notre règle. Une fois l’Épreuve commencée, vos vies sont entre nos mains et nous interdisons tout départ de ces lieux. C’est le Dix-Neuvième Mystère, dont vous ne pouvez pas être au courant : si l’un de vous s’en va, les trois autres nous abandonnent leur vie. Est-ce bien clair ? Nous ne pouvons plus accepter de revirement. Chacun de vous sera le gardien des trois autres, et vous saurez que s’il y a un renégat parmi vous, les autres périront inévitablement. C’est votre dernière chance de vous retirer. Si vous jugez les conditions trop astreignantes, ôtez votre main de mon masque et nous vous laisserons partir en paix tous les quatre. »

J’eus un moment de flottement. Je ne m’étais pas attendu à ça : la peine de mort si nous n’arrivions pas au bout de l’Épreuve ! Parlaient-ils sérieusement ? Et si nous nous apercevions au bout de deux jours qu’ils n’avaient rien de sérieux à nous donner ? Nous étions obligés de rester des mois et des mois, jusqu’à ce qu’ils nous disent que l’Épreuve était terminée et que nous étions libres. Le marché semblait impossible. Je faillis retirer ma main. Mais je me rappelai que j’étais venu jusqu’ici pour accomplir un acte de foi, et que je renonçais à une vie sans signification dans l’espoir d’en gagner une autre qui fût pleine de signification. Oui, je me livre à vous, frater Antony, sans restriction. Et, de toute façon, qu’est-ce que ces petits hommes pourraient bien nous faire si nous décidions de partir ? Il fallait prendre cela comme une partie du rituel théâtral, comme le masque et les réponses en chœur. Ainsi réussis-je à me convaincre. Ned aussi semblait avoir des doutes. Je vis ses doigts se relâcher momentanément, mais ils restèrent. La main d’Oliver n’avait pas tremblé un seul instant. C’était Timothy qui semblait le plus hésitant : il plissa les sourcils, nous regarda et regarda frater Antony, eut un accès de transpiration, leva en fait ses doigts l’espace de deux ou trois secondes, puis, avec un geste qui envoyait tout au diable, agrippa de nouveau le masque avec tant de véhémence que frater Antony faillit perdre l’équilibre sous l’impact. Voilà. Nous étions liés. Frater Antony ôta son masque.

— Vous dînerez avec nous ce soir, dit-il. Et demain nous commencerons.

XXVI

OLIVER

Ainsi, nous y sommes ; et c’est réel ; et ils nous prennent comme candidats. La vie éternelle nous t’offrons. Au moins un point d’établi. C’est réel. Mais l’est-ce bien ? Vous allez à l’église fidèlement tous les dimanches et vous faites vos prières, et vous menez une vie sans reproche et vous mettez deux sous dans le plateau, et on vous dit : vous irez au ciel et vous vivrez éternellement parmi les anges et les apôtres, mais est-ce qu’on y va vraiment ? Est-ce qu’il y a un paradis ? Et des anges, et des apôtres ? À quoi sert d’aller sagement à l’église si le marché est un marché de dupes ? Il existe donc réellement un monastère des Crânes, et une Fraternité des Crânes, et des Gardiens — frater Antony en est un — et nous sommes un Réceptacle, mais qu’est-ce que Ça prouve ? La vie éternelle nous t’offrons ; mais dans quelle mesure est-ce réel ? Si c’étaient des histoires comme celles des anges et des apôtres ?

Eli y croit. Ned aussi, semble-t-il. Timothy est amusé, ou Peut-être irrité, c’est difficile à dire. Et moi ? Et moi ? J’ai l’impression d’être un somnambule. Je rêve tout éveillé.

Je suis continuellement en train de me demander, pas juste ici, mais partout où je vais, si les choses sont réelles, si je connais une expérience authentique. Suis-je véritablement en prise avec la réalité ? Et si je ne l’étais pas ? Si les sensations que j’éprouve n’étaient que le faible écho de ce que ressentent les autres ? Comment savoir ? Quand je bois du vin, est-ce que je sens tout ce que les autres sentent ? Quand je lis un livre, est-ce que je comprends les mots sur la page, ou est-ce que je crois seulement les comprendre ? Quand je caresse une fille, est-ce que je perçois la véritable texture de sa peau ? Parfois, je crois que mes perceptions sont trop faibles. Parfois, je crois que je suis le seul au monde à ne pas ressentir pleinement les choses, mais comment faire pour le savoir ? Comment un daltonien peut-il dire si les couleurs qu’il voit sont justes ou pas ? Parfois, j’ai l’impression de vivre dans un film, de n’être qu’une ombre sur un écran, dérivant d’épisode en épisode insane, selon un scénario écrit par quelqu’un d’autre, un demeuré, un chimpanzé, un ordinateur fou, et je n’ai pas de profondeur, pas de texture, pas de tangibilité, pas de réalité. Rien ne compte ; rien n’est réel. Tout n’est que mise en scène. Et ce sera toujours ainsi pour moi. En ces moments, une espèce de désespoir m’étreint, je ne peux plus croire à rien. Les mots eux-mêmes perdent leur signification pour ne plus être que des sons creux. Tout devient abstrait, pas juste les mots brumeux comme amour, espoir, mort, mais aussi les mots concrets comme arbre, rue, amer, chaud, doux, cheval, fenêtre. Rien ne peut m’assurer qu’une chose est bien ce qu’elle est censée être, car son nom n’est qu’un son. Tous les noms peuvent perdre leur contenu. La vie. La mort. Tout. Rien. Ils se ressemblent tous. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Et quelle différence cela fait-il ? L’univers tout entier n’est-il pas un bouquet d’atomes que nous disposons en motifs ordonnés grâce à notre faculté de percevoir ? Et les perceptions que nous assemblons ne peuvent-elles être désassemblées tout aussi aisément, lorsque nous cessons de croire au processus ? Je n’ai qu’à retirer mon acceptation de la notion abstraite selon laquelle ce que je vois, ce que je crois voir, se trouve réellement là. Je pourrais passer à travers le mur de cette pièce, si je réussissais à nier son existence. Je pourrais vivre éternellement… si je niais la mort. Je pourrais mourir hier… si je niais aujourd’hui. Quand j’ai ce genre de pensées, je descends, je descends la spirale de mon propre tourbillon, jusqu’au moment où je me perds, je me perds dans l’éternité.

Mais nous sommes bien ici. C’est réel. Nous sommes à l’intérieur. Ils nous acceptent pour l’initiation.

Tout cela est établi. C’est réel. Mais « réel » n’est qu’un mot. « Réel » n’est pas réel. Je ne suis plus en prise. Les trois autres, ils peuvent aller au restaurant, et penser qu’ils mordent dans un bifteck bien saignant ; moi, je sais que je mords dans un groupe d’atomes, un concept abstrait auquel nous avons donné l’étiquette « bifteck », et on ne se nourrit pas de concepts abstraits. Je nie l’existence du bifteck. Je nie la réalité du monastère des Crânes. Je nie la réalité d’Oliver Marshall. Je nie la réalité de la réalité.

J’ai dû rester trop longtemps au soleil aujourd’hui.

J’ai peur. Je ne suis plus en prise. Je m’effiloche. Et je ne peux pas leur dire. Parce que je nie leur existence aussi, je nie tout. Que Dieu me vienne en aide, j’ai nié Dieu ! J’ai nié la mort et j’ai nié la vie. Que demandent les gens du Zen ? Quel bruit fait une main qui applaudit ? Et où va la flamme d’une bougie quand on l’éteint ?

Où va la flamme ?

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