Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
XXIV
TIMOTHY
DE plus en plus rocambolesque. Ce corridor d’un kilomètre. Ces têtes de morts dans tous les coins, ces masques mexicains. Des visages écorchés vifs et qui s’arrangent pour sourire quand même, des visages à la langue et aux joues transpercées par des aiguilles, des corps de chair surmontés d’une tête de mort. Charmant. Et ce vieux qui nous parle d’une voix qui pourrait sortir d’une machine. On dirait presque une sorte de robot. Il ne peut pas être réel, avec sa peau comme du parchemin, son crâne nu qui semble n’avoir jamais porté de cheveux, ses yeux luisants — brrr !
Au moins, le bain était bon. Bien qu’ils m’aient pris toutes mes affaires : mon portefeuille, mes cartes de crédit, absolument tout. Ça ne me plaît pas tellement, mais je ne vois pas ce qu’ils pourraient faire ici avec mes affaires. Peut-être qu’ils veulent juste faire la lessive. Je ne vois pas d’inconvénient à porter ces jeans à la place. Un peu serrés aux fesses, peut-être — j’imagine que je suis plus gros que la moyenne de leurs invités — mais, avec cette chaleur, ça ne fait pas de mal de réduire les frusques.
Ce qui m’embête, c’est qu’ils m’aient enfermé dans ma chambre. Ça me rappelle trop de films d’épouvante à la télé. Une trappe secrète s’ouvre dans le sol, et le cobra sacré s’avance en sifflant et en dardant sa langue. Ou bien un gaz empoisonné pénètre par une ouverture cachée. Bah ! je ne pense pas ça sérieusement. Je ne pense pas qu’on nous veuille du mal. Mais ce ne sont pas des choses à faire, enfermer vos hôtes à clé. Est-ce que c’est l’heure de quelque prière spéciale qu’ils ne veulent pas qu’on interrompe ? Peut-être. J’attends encore une heure, et puis j’essaie d’enfoncer la porte. Mais elle m’a l’air bien solide, cette putain de lourde.
Pas de télévision dans ce motel. Pas grand-chose à lire, excepté cette brochure qu’ils ont laissée par terre à côté de mon lit. Mais je l’ai déjà lue. Le Livre des Crânes, pas moins. Dactylographié en trois langues : latin, espagnol, anglais. Joyeuse décoration sur la couverture : une tête de mort et des tibias croisés. Vive le Jolly Roger ! Mais ça ne m’amuse vraiment pas. À l’intérieur, il y a toutes les conneries mélodramatiques sur les dix-huit mystères qu’Eli nous avait déjà lues. La traduction est différente, mais le sens reste le même. Beaucoup d’allusions à la vie éternelle, mais beaucoup d’allusions à la mort aussi. Beaucoup trop.
J’aimerais foutre le camp d’ici… s’ils voulaient bien m’ouvrir la porte. Un gag est un gag, et peut-être que ça semblait marrant le mois dernier d’aller se casser le cul dans l’Ouest sur les recommandations d’Eli ; mais, maintenant que je suis là, je ne comprends pas ce qui m’a pris de me fourrer dans ce guêpier. Si c’est pour de bon, ce dont je continue de douter, je ne veux rien avoir à faire avec ça. Et si c’est juste une bande de fanatiques béats, ce qui est le plus probable, je ne veux rien avoir à faire avec ça non plus. Ça fait deux heures que je suis là, et ça me suffit largement. Tous ces crânes me portent sur le système. Le coup de la porte bouclée, également. Et ce vieux mystérieux. O.K., les gars, ça me suffit comme ça. Timothy, fiche le camp d’ici.
XXV
ELI
J’ai beau retourner et retourner dans ma tête ce petit échange de mots avec frater Antony, je n’arrive pas à lui donner un sens. Voulait-il se moquer de moi ? Affectait-il l’ignorance ? Ou une connaissance qu’en fait il n’a pas ? Était-ce le sourire entendu de l’initié, ou le sourire crétin du bluffeur ?
Il est possible, me disais-je, qu’ils connaissent le Livre des Crânes sous un autre nom. Ou que, au cours de leur migration d’Espagne au Mexique et du Mexique en Arizona, ils aient subi une refonte totale de leur symbolique théologique. J’étais convaincu, malgré la réplique oblique du frater, que cet endroit était bien le successeur direct du monastère catalonien où le manuscrit que j’avais découvert avait été écrit.
Je pris un bain. Le meilleur de toute ma vie, le bain des bains. J’ai émergé de la vasque splendide pour m’apercevoir que tous mes habits avaient disparu et que ma porte était fermée à clé. J’enfilai les jeans étroits, râpés, effilochés, qu’ils m’avaient laissés. (Ils ?) Et j’attendis. J’attendis. Rien à lire, rien à regarder, à part le masque fin d’un crâne aux orbites géantes, un travail de mosaïque constitué d’une infinité de fragments de jade, d’obsidienne et de turquoise, un trésor, un véritable chef-d’œuvre. J’étais sur le point de prendre un second bain, juste pour tuer le temps, quand ma porte s’ouvrit — sans que j’entende ni clé ni bruit de serrure — et quelqu’un que je pris tout d’abord pour frater Antony entra. Un deuxième coup d’œil m’apprit qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre : légèrement plus grand, légèrement moins large d’épaules, la peau un rien plus claire ; mais, à part ça, le même physique trapu, solide, parcheminé, à la Picasso. D’une voix feutrée évoquant Peter Lorre, il me dit :
— Je suis frater Bernard. Veuillez avoir l’obligeance de m’accompagner.
Le corridor semblait s’allonger au fur et à mesure que nous le traversions. Frater Bernard ouvrait la voie et je le suivais, les yeux figés sur l’arête étrangement saillante de son épine dorsale. Nu-pieds sur le sol de pierre lisse, sensation agréable. Portes mystérieuses en bois somptueux fermées de chaque côté du corridor. Des chambres, des chambres, encore des chambres. Pour un million de dollars d’objets mexicains grotesques sur les murs. Tous les dieux de cauchemar faisaient converger leurs regards sur moi. Les lumières avaient été allumées, et une douce lueur jaune était diffusée par des appliques en forme de crâne disposées à intervalles espacés. Une autre touche mélodramatique. En approchant de la section antérieure du bâtiment, la barre du U, je jetai un coup d’œil par-dessus l’épaule droite de frater Bernard et j’entrevis, surpris une silhouette féminine à une quinzaine de mètres de moi. Elle sortit de la dernière chambre de cette aile, traversant sans se presser mon champ de vision — elle semblait flotter — puis elle disparut dans la section principale. C’était une femme de petite taille, frêle, qui portait une sorte de mini-jupe collante, arrivant à peine à mi-cuisses, faite d’un tissu blanc plissé. Ses cheveux étaient d’un noir brillant — des cheveux latins — et tombaient largement au-dessous des épaules. Sa peau était d’un brun soutenu qui contrastait avec la blancheur de sa jupe. Sa poitrine saillait spectaculairement ; je ne pouvais avoir aucun doute sur son sexe, bien que son visage fût difficile à distinguer. J’étais surpris qu’il y ait des sœurs en même temps que des frères dans ce monastère, mais peut-être était-ce une servante, car l’endroit était d’une propreté impeccable. Je savais qu’il était inutile de demander à frater Bernard de me renseigner sur elle ; il portait le silence comme d’autres peuvent porter une armure.