Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Timothy haussa les épaules.
Je supposai que c’était terminé avec cette histoire. Oliver avait un entraînement de basket ce soir-là. Ned sortit pour aller au cinéma. Vers sept heures et demie, Timothy s’excusa. « Du travail à la bibliothèque, dit-il. Je serai de retour à dix heures. » Je restai seul dans l’appartement que nous partagions. Sans rien soupçonner. Je commençai à travailler. À huit heures, un bruit de clé dans la serrure ; Margo entre. Sourire éblouissant, or fondu. Chez moi, panique, consternation.
— Timothy est là ? demande-t-elle, en refermant négligemment la porte à clé derrière elle. Coup de tonnerre dans ma poitrine.
— À la bibliothèque, dis-je. De retour à dix heures.
Aucun endroit où me cacher. Margo fait une moue chagrinée :
— J’étais sûre de le trouver ici. Enfin, tant pis pour lui. Tu es très occupé, Eli ? — Un clin d’œil étincelant. Elle s’allonge sereinement sur le canapé.
— Je prépare un devoir, dis-je. Sur les formes irrégulières du verbe…
— Comme c’est fascinant ! Tu fumes ?
Je compris tout. Ils avaient tout combiné. Un traquenard pour me rendre heureux, que ça me plaise ou non. Je me sentais roulé, utilisé, paternalisé. Devais-je lui demander de sortir ? Non, schmendrick, ne fais pas l’idiot. Elle est à toi pendant deux heures. Au diable la délicatesse. La fin justifie les moyens. Ta chance est là. Tu n’en auras pas d’autre. Je marchai en crânant vers le canapé. Eli, crânant, oui ! Elle avait deux gros clopes, professionnellement roulés. Calmement, elle en alluma un, inhala profondément et me le passa. Mon poignet tremblait, je faillis faire tomber le bout embrasé du clope sur son bras tellement le mien était secoué. C’était fort ; je toussai. Elle me donna des tapes dans le dos. Schlemihl. Schlep. Elle reprit le clope, aspira et écarta les sourcils dans un « mmm ! » langoureux. Le hasch n’avait aucun effet sur moi ; j’étais trop tendu, et l’adrénaline neutralisait les effets au fur et à mesure. J’étais conscient de l’odeur aigre de ma transpiration. Rapidement, le clope ne fut plus qu’un mégot. Margo, déjà apparemment en pleine vape, proposa d’allumer le second clope. Je secouai la tête : « Plus tard », dis-je.
Elle se leva et se mit à marcher dans la pièce.
— Il fait horriblement chaud ici, tu ne trouves pas ?
Le truc éculé ! Une fille habile comme Margo aurait dû être capable de trouver mieux. Elle s’étira. Bâilla. Elle portait une courte jupe serrée et un minuscule corsage qui laissaient nu son ventre doré. Ni soutien-gorge ni culotte, c’était visible. Les petites protubérances des bouts de ses seins étaient apparentes, et la jupe, étroitement collée à ses fesses rondes, ne laissait voir aucun pli révélateur. Ah ! Eli ! démon observateur, manipulateur suave et habile de chair féminine !
— Comme il fait chaud ! murmura-t-elle, perdue dans sa vape.
Elle ôte son corsage. En me lançant un sourire innocent, comme pour dire : nous sommes de vieux amis, nous n’avons pas besoin de nous embarrasser de tabous imbéciles, pourquoi les nénés seraient-ils plus sacrés que le coude ? Ses seins étaient moyennement gros, hauts, épanouis, merveilleusement fermes. Probablement la poitrine la plus réussie qu’il m’ait été donné de contempler. Je cherchais une manière de les regarder sans en avoir l’air. Au cinéma, c’est plus facile : il n’y a pas de relation toi-moi avec ce qui se passe sur l’écran. Elle commença un truc d’astrologie, histoire de me mettre à l’aise, je suppose. Des tas de choses sur la conjonction des planètes dans la maison de je ne sais pas quoi. Je ne pouvais que bredouiller des réponses. Puis elle se mit à me lire les lignes de la main. C’était sa nouvelle marotte, le mystère des plis.
— Les diseuses de bonne aventure se moquent du public, déclara-t-elle sérieusement, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de substance à la base. Vois-tu, tout ton avenir est programmé dans les molécules d’A.D.N., et ce sont elles qui gouvernent la configuration des lignes de ta main. Attends, laisse-moi regarder.
Prenant ma main, elle m’attira près d’elle sur le canapé. Je me sentais idiotement puceau dans mon attitude, sinon dans mon expérience réelle. Elle se pencha sur la paume de ma main. Elle me chatouillait.
— Ça, tu vois, c’est ta ligne de vie — oh ! comme elle est longue ! Très très longue !
Je lançais des regards en coulisse à ses nichons tandis qu’elle faisait son numéro de chiromancienne.
— Et ça, c’est le mont de Vénus. Tu vois cette petite ligne qui part d’ici ? Elle indique que tu as de très fortes passions, mais que tu les restreins, tu les réprimes énormément. C’est vrai ?
D’accord, Margo, je vais jouer le jeu. Mon bras soudain se lance autour de ses épaules, ma main part à la recherche de ses seins.
— Oh ! oui, Eli, oui, oui !
Elle en fait trop. Elle m’étreint. Un baiser malhabile. Ses lèvres étaient entrouvertes. Je fis ce qu’il fallait. Mais je ne ressentais aucune passion, ni forte ni autre. Tout ça me paraissait formel, comme un menuet programmé de l’extérieur. Je ne pouvais pas assumer l’idée de faire ça avec Margo. Irréel, irréel, irréel. Même quand elle se dégagea souplement et fit glisser sa jupe, révélant ses hanches pointues, ses fesses fermes de garçon, sa toison drue couleur de chaume, je ne ressentis aucun désir. Elle me fit un geste, un sourire invitant. Pour elle, tout ça n’était pas plus apocalyptique qu’une poignée de main, un bécot sur la joue. Pour moi, les galaxies se soulevaient. Comme cela aurait dû être facile, pourtant. Baisser le pantalon, grimper sur elle, dans elle, le jeu de hanches, oh ! Ah ! Oh ! Ah ! Youpee ! Mais je souffrais de la maladie du sexe dans la tête ; j’étais trop préoccupé par l’idée de Margo en tant que symbole inaccessible de la perfection pour réaliser que Margo était parfaitement accessible, et pas si parfaite que ça — pâle cicatrice d’appendicite, légers plis aux hanches, vestiges d’une pré-adolescence beaucoup plus boulotte ; cuisses un peu trop maigres.
Ainsi, je foirai. Oui, je me déshabillai ; oui, je me fourrai dans le lit avec elle ; oui, je ne pouvais pas me dresser, et Margo dut me venir en aide, et à la fin la libido prit le dessus sur la mortification et je devins suffisamment raide et vibrant et, taureau des pampas, je me jetai sur elle, agrippant, griffant, l’effrayant de férocité, la violant pratiquement, tout cela pour mollir soudain au moment critique de l’insertion, puis — oh ! oui, gaffe sur gaffe, gaucherie sur gaucherie, Margo alternativement terrifiée, amusée et emplie de sollicitude, jusqu’à ce qu’enfin survienne la consommation, suivie presque instantanément par l’éruption, suivie par des gouffres d’auto-mépris, suivis par des cratères de révulsion. Je ne pouvais plus la regarder. Je me dégageai, me cachai sous l’oreiller, me vitupérai, vitupérai Timothy, vitupérai D.H. Lawrence.
— Je peux t’aider ? demanda Margo en caressant mon dos mouillé de transpiration.
— S’il te plaît, va-t’en, dis-je, et n’en parle à personne.
Mais elle en parla, bien sûr. Tout le monde sut. Ma balourdise, mon incompétence absurde, mes sept variétés d’ambiguïtés culminant finalement en sept variétés d’impuissance. Eli le schmeggege, loupant sa plus grande chance avec la fille la plus sensationnelle qu’il aura jamais l’occasion de toucher. Encore un autre fiasco dans une série collectionnée avec amour. Et nous aurions pu en connaître un pire ici même, au milieu des cactus, et les trois autres auraient dit : « Il fallait s’y attendre, de la part d’un type comme Eli. »
Mais le monastère était bien là.