Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Quand nous avons fini notre heure de travail aux champs, un gong nous appelle. Nous allons alors dans nos chambres pour prendre un nouveau bain, et c’est l’heure du petit déjeuner. Les repas sont servis dans l’une des pièces à ciel ouvert, sur une élégante table de pierre. Les menus sont élaborés selon des principes mystérieux qui ne nous ont pas encore été révélés. Il semble que la couleur et la consistance de ce que nous mangeons ait autant d’importance que sa valeur nutritionnelle. Nous mangeons des œufs, de la soupe, du pain, de la purée de légumes, etc., le tout copieusement assaisonné de piment. En guise de boisson, il y a de l’eau, une espèce de bière de froment et, le soir, la liqueur d’herbes, mais rien d’autre. Oliver, mangeur de viande, n’est pas à son affaire. La viande me manquait, au début, mais maintenant je suis aussi habitué qu’Eli. Timothy grogne et force sur la liqueur. Le troisième jour au repas de midi, il avait bu trop de bière, et il a tout vomi sur le magnifique sol d’ardoise. Frater Franz a attendu qu’il ait fini, puis, sans dire un mot, lui a tendu une serviette en lui intimant d’avoir à nettoyer tout ça. Il est visible que les fraters ne l’aiment pas. Peut-être qu’ils en ont peur, car il fait quinze centimètres de plus que le plus grand d’entre eux, et facilement quarante kilos de plus que le plus lourd. Le reste d’entre nous, comme je l’ai déjà dit, leur inspire de l’amour, et abstraitement parlant Timothy lui aussi leur inspire de l’amour.
Après le petit déjeuner, c’est la méditation du matin en compagnie de frater Antony. Il parle peu, juste pour nous donner un contexte spirituel avec le minimum de mots. Nous nous retrouvons dans la deuxième aile longue du bâtiment, celle qui fait le pendant du dortoir et qui est consacrée uniquement aux fonctions monastiques. Au lieu de chambres, il y a des chapelles, dix-huit en tout, qui correspondent je suppose aux Dix-Huit Mystères. Elles sont aussi parcimonieusement meublées et aussi puissamment austères que les autres chambres, et contiennent un nombre époustouflant de chefs-d’œuvre artistiques. La plupart sont précolombiens, mais quelques sculptures et calices ont un aspect médiéval européen, et il y a certains objets non figuratifs (en ivoire ? en pierre ? en os ?) que je n’arrive pas à situer du tout. Cette aile du bâtiment possède aussi une grande bibliothèque bourrée de volumes, très rares d’après l’aspect des rayons. Nous n’avons pas pour le moment l’autorisation de pénétrer dans cette pièce, bien qu’elle ne soit jamais fermée à clé. Frater Antony nous reçoit dans la chapelle la plus proche de l’aile commune. Elle est vide, à l’exception de l’omniprésent masque-tête-de-mort suspendu au mur. Il s’agenouille ; nous nous agenouillons. Il ôte de sa poitrine le petit pendentif de jade, lequel, rien d’étonnant à ça, est sculpté en forme de crâne, et le pose par terre devant nous comme point focal de nos méditations. En tant que frater supérieur, frater Antony est le seul qui possède un pendentif de jade, mais frater Miklos, frater Javier et frater Franz ont droit à des ornements similaires en pierre brune polie — de l’obsidienne, je pense, ou de l’onyx. À eux quatre, ils forment les Gardiens des Crânes, un corps d’élite au sein de la Fraternité. Ce que frater Antony nous demande de méditer aujourd’hui est un paradoxe : le crâne derrière le visage, la présence du symbole de mort derrière notre masque vivant. Par un exercice de « vision intérieure », nous sommes censés nous purger de l’influx de mort en absorbant, en comprenant pleinement et en détruisant finalement la puissance du crâne. Je ne sais pas dans quelle mesure nous avons réussi : une autre chose qu’il nous est interdit de faire, c’est d’échanger nos impressions sur nos progrès respectifs. Je doute que Timothy soit très fort en méditation. Oliver l’est certainement ; il fixe le crâne de jade avec une intensité de dément, il l’absorbe, il l’engouffre, et je pense que son esprit y pénètre. Mais est-il dans la bonne direction ? Eli s’est souvent plaint à moi dans le passé d’avoir de la difficulté à atteindre les hauts sommets de l’expérience mystique des drogues ; il a l’esprit trop agile, trop mouvant, et il s’est déjà gâché plusieurs trips à l’acide pour avoir voulu aller partout à la fois au lieu de se laisser glisser tranquillement dans le Grand Tout. Ici aussi, je crois qu’il a du mal à se concentrer. Il semble impatient et tendu pendant les séances de méditation, et on dirait qu’il force, qu’il essaye d’accéder à des régions qu’il ne peut pas vraiment atteindre.
Quant à moi, j’aime bien ces séances quotidiennes avec frater Antony. Le paradoxe du crâne est précisément le genre d’irrationalités auxquelles je souscris, et je crois que je ne m’en tire pas trop mal, bien que je puisse me tromper. J’aimerais discuter de mes progrès, s’il y en a, avec frater Antony, mais ce genre de question directe est interdit pour le moment. Aussi, je m’agenouille pour regarder le petit crâne vert chaque jour, je projette mon âme et je continue à mener le combat interne perpétuel entre la foi abjecte et le cynisme corrosif.
Une fois terminée la séance d’une heure avec frater Antony, nous retournons aux champs. Nous extirpons les mauvaises herbes, répandons le fumier — entièrement organique, bien sûr — et plantons les semences. Là, Oliver est tout à son affaire. Il a toujours voulu répudier son éducation de paysan, mais soudain il l’étalé, comme Eli étale son vocabulaire yiddish bien qu’il n’ait pas mis les pieds dans une synagogue depuis sa bar-mitsvah. Le syndrome des origines. Celle d’Oliver est rurale, et il met à bêcher et à biner une vitalité considérable. Les fraters essayent de la ralentir : je crois que son énergie les stupéfie, mais ils doivent redouter aussi une crise cardiaque. Frater Léon, le frère médecin, a parlé plusieurs fois à Oliver pour lui faire remarquer que la température du matin avoisine trente-trois, et qu’elle va encore grimper. Mais Oliver s’obstine. J’éprouve un étrange plaisir à fouailler ainsi dans la terre. Cela doit satisfaire le romantisme du retour à la nature qui, je suppose, sommeille dans les cœurs de tous les intellectuels excessivement urbanisés. Je n’avais jamais accompli avant ça de travail manuel plus épuisant que la masturbation, et les travaux des champs sont un défi à la fois pour mon dos et pour mon esprit, mais je m’y jette avec ardeur. Jusqu’à présent. La réaction d’Eli devant la chose agricole est à peu près la même que la mienne, peut-être en un peu plus intense, en plus romantique. Il parle de tirer un renouveau physique de notre mère la Terre. Et Timothy, qui n’a jamais eu dans sa vie à faire davantage que lacer ses propres souliers, prend l’attitude altière d’un gentleman-farmer : noblesse oblige, dit-il en accompagnant chacun de ses gestes languides, faisant ce que les fraters lui demandent, mais montrant bien que s’il daigne se salir les mains, c’est seulement parce qu’il trouve amusant de jouer à leur petit jeu. Enfin, de toute façon, nous marchons, chacun à sa manière.
À dix heures ou dix heures et demie du matin, la chaleur commence à devenir désagréable et nous quittons les champs, à l’exception de trois frères dont je ne connais pas encore les noms. Ils passent dix ou douze heures dehors chaque jour : comme pénitence, peut-être ? Le reste d’entre nous, fraters et Réceptacle, retournons à nos chambres pour prendre un nouveau bain. Puis nous nous réunissons tous les quatre dans l’aile opposée pour notre séance quotidienne avec frater Miklos, le frère historien.