Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Le sentier se mit à monter légèrement parmi des touffes de chollas et de mesquites de plus en plus denses, jusqu’à ce que nous débouchions, abruptement, sur un large espace sablonneux. Alignés de droite à gauche, il y avait une série de crânes de basalte semblables à celui que nous avions trouvé plus bas, mais beaucoup plus petits, la taille d’un ballon de basket, posés dans le sable à intervalles de cinquante centimètres environ. De l’autre côté de la rangée de crânes, une soixantaine de mètres plus loin, se trouvait le monastère des Crânes, tel un sphinx accroupi dans le désert : un bâtiment sans étage, relativement grand, surmonté d’une terrasse, aux murs de stuc jaune-brun. Sept piliers de pierre blanche décoraient sa façade aveugle. L’effet produit était d’une simplicité remarquable, rompue seulement par la frise qui courait le long du fronton : des crânes en bas-relief, présentant leur profil gauche. Des joues enfoncées, des narines creuses, des orbites démesurées. Les bouches béaient en des sourires sinistres. Les longues dents pointues, soigneusement profilées, semblaient prêtes à se refermer en un claquement féroce. Et les langues — quelle touche sinistre, des crânes avec des langues ! — les langues étaient tordues en d’horribles et élégantes courbes en forme d’S, et pointaient juste au-delà des dents comme le dard fourchu d’un serpent. Il y avait des douzaines de crânes, identiques à un point qui confinait à l’obsession, figés dans une attitude grotesque, l’un à côté de l’autre, jusqu’aux coins visibles du bâtiment. Ils avaient cette allure de cauchemar que je décèle dans la plus grande partie de l’art mexicain précolombien. Ils auraient été plus à leur place, pensais-je, en bordure de quelque autel sacrificiel où des couteaux d’obsidienne découpent à vif le cœur d’animaux pantelants.
Le bâtiment était apparemment en forme d’S, avec deux longues ailes annexes rattachées à la section principale. Je n’apercevais aucune porte. Mais, à une quinzaine de mètres de la façade, s’ouvrait la voûte d’accès d’un souterrain, isolée au milieu d’un espace libre. Elle béait, sombre et mystérieuse, comme l’entrée d’un autre monde. Je réalisai immédiatement que ce devait être un passage conduisant au monastère. Je me dirigeai vers la voûte et passai la tête à l’intérieur. L’obscurité était complète. Oserions-nous entrer ? Fallait-il attendre que quelqu’un se montre et nous appelle ? Mais personne ne se montra ; et la chaleur était insupportable. Je sentais la peau de mon nez et de mes joues s’étirer et se boursoufler, devenir rouge et brillante après une exposition d’une demi-journée au soleil du désert. Nous nous dévisageâmes. Le Neuvième Mystère embrasait mon esprit, et probablement le leur. Nous allions peut-être entrer là pour ne plus jamais ressortir. Qui doit mourir, et qui doit vivre ? Malgré moi, je me surprenais à supputer les candidats à l’annihilation, mettant tour à tour mes amis dans la balance, livrant Timothy et Oliver à la mort, puis reconsidérant mon jugement trop hâtif, mettant Ned à la place d’Oliver, Oliver à la place de Timothy, Timothy à la place de Ned, moi-même à la place de Timothy, et ainsi de suite, sans fin, tournant en rond. Ma foi dans la véracité du Livre des Crânes n’avait jamais été plus intense. L’impression que j’avais de me trouver au bord de l’infini n’avait jamais été plus forte ni plus terrifiante.
— Allons-y, fis-je d’une voix rauque en faisant quelques pas hésitants en avant. Un escalier de pierre conduisait dans les profondeurs du souterrain. Je descendis un ou deux mètres, et je me retrouvai dans un tunnel obscur, assez large mais bas, au plus un mètre cinquante de plafond. Il y faisait frais. Lorsque mes yeux se furent un peu habitués à l’obscurité, je distinguai des fragments de décorations sur les murs ; des crânes, des crânes, rien que des crânes. Pas un brin d’imagerie chrétienne visible dans ce soi-disant monastère, mais le symbole de la mort était partout. D’en haut, Ned cria :
— Tu vois quelque chose ?
Je leur décrivis le tunnel et leur demandai de me suivre. Ils arrivèrent, hésitants, incertains : Ned, Timothy, Oliver. Tête courbée. Je continuai d’avancer. L’air devint plus frais. On ne voyait rien d’autre que la faible clarté mauve de l’entrée. J’essayais de compter mes pas. Dix, douze, quinze. Nous devrions déjà être sous le bâtiment. Brusquement, je me trouvai devant une barrière de pierre polie, un bloc unique qui obstruait totalement le tunnel. Je me rendis compte de sa présence au tout dernier moment, grâce à un reflet glacé dans l’obscurité quasi totale, et je m’arrêtai juste avant de me cogner dedans. Un cul-de-sac ? Oui, évidemment, et dans quelques secondes nous entendrions le fracas d’un bloc de vingt tonnes s’écroulant à l’entrée du tunnel, où nous serions pris au piège, murés, condamnés à périr de faim ou d’asphyxie tandis que des éclats de rire monstrueux résonneraient à nos oreilles. Mais rien de si mélodramatique ne se produisit. J’essayai de presser la paume de ma main sur le bloc de pierre froide qui nous barrait la route, et — miracle digne d’Ali Baba — la dalle pivota avec douceur. Elle était parfaitement équilibrée, une simple pression suffisait à l’ouvrir. Ça cadre tout à fait, me dis-je, que nous entrions dans le monastère des Crânes de cette manière théâtrale. Je m’attendais à un chœur mélancolique de trombones et de cors de bassets, accompagnés de voix de basses entonnant le Requiem à l’envers : Pietatis fons, me salva, gratis salvas salvandos qui, majestatis tremendae rex.
Une issue brillait plus haut. Les genoux ployés, nous nous dirigeâmes vers elle. Encore des marches. Vers le haut. Nous émergeons, un par un, dans une énorme pièce carrée aux murs de grès rugueux et pâles, sans plafond, seulement une douzaine de poutres épaisses espacées d’un mètre environ l’une de l’autre, laissant passer la lumière du jour et la chaleur écrasante. Le sol était en ardoise violette, de texture lisse et brillante. Au milieu de cette sorte de cour se dressait une fontaine de jade vert surmontée par une silhouette humaine d’un mètre de haut environ. La tête de la statue était une tête de mort, et un mince filet d’eau dégoulinait de la mâchoire pour tomber dans le bassin au-dessous. Aux quatre coins de la cour, il y avait des statuettes de pierre de style maya ou aztèque, représentant des personnages au nez anguleux et busqué, aux lèvres fines et cruelles et aux boucles d’oreilles immenses. Une porte s’ouvrait dans le mur opposé à la sortie du souterrain, et dans l’encadrement de cette porte se tenait un homme, si immobile que je le pris tout d’abord pour une statue également. Quand nous fûmes tous les quatre dans la cour, il nous dit d’une voix profonde et résonnante :
— Bonjour. Je m’appelle frater Antony.
C’était un homme trapu et court, pas plus d’un mètre soixante, qui ne portait qu’une paire de blue-jeans délavés et coupés à mi-cuisses. Il avait une peau cuivrée, presque acajou, qui semblait avoir la texture du cuir très fin. Son crâne large, en coupole, était complètement dégarni, sans même une frange de cheveux sur la nuque. Son cou était épais et court, ses épaules larges et puissantes, sa poitrine profonde, ses bras et ses jambes musclés. Il donnait une impression de force et de vitalité écrasante. Son aspect général et ses vibrations de puissance et de compétence me rappelaient d’une manière extraordinaire Picasso : un petit homme solide, hors du temps, capable d’endurer n’importe quoi. Je n’avais aucune idée de l’âge qu’il pouvait avoir. Pas jeune, certainement, mais loin d’être décrépit. Cinquante ? Soixante ? Soixante-dix bien conservés ? L’impossibilité de lui attribuer un âge était ce qu’il y avait de plus déconcertant chez lui. Il semblait intouché par le temps, totalement épargné. C’était bien là l’idée que je me faisais d’un immortel.