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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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Frangin jeta un coup d’œil prudent par la porte.

Dans la salle, deux groupes d’hommes en toges quasiment identiques s’efforçaient de retenir deux de leurs collègues. Une scène qui se répète des millions de fois par jour dans les bars du multivers : chacun des deux prétendus combattants grondait et grimaçait à l’adresse de l’adversaire et se débattait pour échapper à l’étreinte de ses amis, sauf qu’il ne forçait pas trop car il n’y a rien de pire que réussir vraiment à se libérer et se retrouver soudain seul au milieu de l’arène face à un dément prêt à vous abattre un caillou entre les deux yeux.

« Ouaip, confirma Om, ça, c’est de la philosophie, pas de doute.

— Mais ils se battent !

— Un échange d’opinions libre et total, oui. »

Maintenant que Frangin voyait mieux la scène, il nota une ou deux différences entre les deux hommes. L’un avait une barbe plus courte, une figure écarlate, et agitait un doigt vengeur.

« Boudie, il m’a accusé de calomnie ! criait-il.

— Pas vrai ! brailla l’autre.

— Si ! Si ! Répète-leur ce que t’as dit !

— Écoutez, j’ai seulement suggéré, pour faire comprendre la nature du paradoxe, quoi, que si Xénon l’Ephébien a dit “Tous les Ephébiens sont des menteurs…”

— Té ? Voyez ? Voilà qu’il recommence !

— … Non, non, écoutez, écoutez… Alors, puisque Xénon est lui-même éphébien, ça veut dire qu’il est lui-même menteur et donc… »

Xénon fit un effort énergique pour se libérer et traîna quatre confrères philosophes désespérés par terre.

« Je vais t’en coller une sur la cougourde, mon vieux ! »

Frangin intervint : « Excusez-moi, s’il vous plaît ? »

Les philosophes se pétrifièrent. Puis ils se retournèrent pour l’examiner. Ils se détendirent petit à petit. Suivit un chœur de toux embarrassées.

« Vous êtes tous des philosophes ? » demanda Frangin.

Celui qui s’appelait Xénon s’avança en rajustant sa toge.

« Tout juste, fit-il. On est des philosophes. Nous pensons, donc nous suis.

— Nous sommes », rectifia machinalement le fabricant malchanceux de paradoxes.

Xénon pivota d’un bloc. « J’en ai jusque-là de toi, Ibid ! » rugit-il. Il refit face à Frangin. « Nous sommes, donc nous suis, reprit-il avec assurance. Voilà. »

Plusieurs philosophes échangèrent des regards séduits.

« Bé, c’est vraiment très intéressant, fit l’un d’eux. Le fait qu’on existe prouve notre existence, c’est ce que tu dis ?

— La ferme, répliqua Xénon sans se retourner.

— Vous vous êtes battus ? » demanda Frangin.

Dans le groupe de philosophes passèrent diverses expressions stupéfaites et horrifiées.

« Nous battre ? Nous ? On est des philosophes, fit Ibid d’un air outré.

— Fan de chichourle, oui, renchérit Xénon.

— Mais vous… » insista Frangin.

Xénon agita une main.

« Les estocades de la discussion, fit-il.

— Thèse plus antithèse égalent hystérèse, dit Ibid. L’analyse rigoureuse de l’univers. Le marteau de l’intellect sur l’enclume de la vérité fondamentale…

— La ferme, fit Xénon. Et que peut-on faire pour vous, jeune homme ?

— Renseigne-toi sur les dieux, souffla Om.

— Euh… je voudrais m’informer sur les dieux », dit Frangin.

Les philosophes échangèrent des regards.

« Les dieux ? s’étonna Xénon. On ne s’en occupe pas, des dieux. Huh. Des reliques d’un système de croyances dépassé, les dieux. »

Un grondement de tonnerre tomba du ciel vespéral dégagé.

« Sauf Io l’aveugle, le dieu du tonnerre », corrigea le philosophe d’une voix à peine altérée.

Un éclair zébra le firmament.

« Et Cubai le dieu du feu », ajouta-t-il.

Une rafale de vent secoua les fenêtres.

« Flatulus, le dieu des vents, il est bien aussi », poursuivit Xénon.

Une flèche se matérialisa du néant et se planta dans la table près de la main du philosophe.

« Colissimos, le messager des dieux, un des plus grands », reprit-il.

Un oiseau apparut à l’entrée. Du moins, il avait vaguement l’air d’un oiseau. Une trentaine de centimètres de haut, noir et blanc, un bec recourbé et une expression laissant entendre que tous les malheurs qu’il redoutait vraiment dans l’existence lui étaient déjà arrivés.

« C’est quoi ? demanda Frangin.

— Un pingouin, répondit la voix d’Om dans sa tête.

— Patina la déesse de la sagesse ? Une des meilleures », fit Xénon.

Le pingouin croassa vers lui et repartit en se dandinant dans l’obscurité.

Les philosophes avaient l’air très gênés. Puis Ibid lança : « Fourgol, le dieu des avalanches ? Elle est loin, la limite des neiges éternelles ?

— Trois cents kilomètres », répondit quelqu’un.

Ils attendirent. Rien ne se produisit.

« Relique d’un système de croyances dépassé », affirma Xénon.

Aucun mur de mort blanche glacée n’apparut dans Éphèbe.

« Incarnation irraisonnée d’une force naturelle, ni plusse ni moinsse », fit un autre philosophe d’une voix plus puissante. Tout le monde paraissait se sentir beaucoup mieux.

« Culte primitif de la nature.

— Vaut pas un radis.

— Simple rationalisation de l’inconnu.

— Hah ! Une création ingénieuse de l’imaginaire, un croque-mitaine pour faire peur aux faibles de corps et d’esprit ! »

Les mots vinrent à la bouche de Frangin. Impossible de les retenir.

« Il fait toujours aussi froid ? dit-il. J’ai trouvé qu’il faisait plus chaud tout à l’heure. »

Les philosophes s’écartèrent tous de Xénon.

« Mais faut lui reconnaître, à Fourgol, dit Xénon, que c’est un dieu très compréhensif. Il aime galéjer autant que n’importe quel… que n’importe qui. »

Il lança un coup d’œil rapide à droite et à gauche. Au bout d’un moment les philosophes se détendirent et parurent complètement oublier Frangin.

Alors seulement le novice eut le loisir d’inspecter les lieux. Il n’avait encore jamais vu de taverne de sa vie, mais c’était ça. Le comptoir courait le long d’un mur latéral. Il précédait la panoplie typique d’un bistrot éphébien : les rayonnages de jarres de vin, les casiers d’amphores et les images guillerettes de vestales récupérées sur les présentoirs de paquets de cacahuètes salées et de charqui de chèvre, épinglées au mur pour allécher le client, comme s’il existait vraiment des gogos dans le monde capables d’acheter des sachets et des sachets de cochonneries qui ne les intéressent pas, uniquement pour reluquer un bout de sein en carton.

« C’est quoi, tout ça ? chuchota Frangin.

— Comment je saurais, moi ? répliqua Om. Fais-moi sortir, que je voie. »

Frangin ouvrit la boîte et en sortit la tortue. Un œil chassieux jeta un regard circulaire.

« Oh. Une taverne typique, dit Om. Bien. Pour moi ce sera une soucoupe de ce qu’ils buvaient.

— Une taverne ? Un commerce où on boit de l’alcool ?

— J’y compte bien, oui.

— Mais… Mais… le Septateuque nous adjure énergiquement pas moins de dix-sept fois de nous abstenir de…

— Je me demande bien pourquoi, le coupa Om. Tu vois le type qui nettoie les chopes ? Tu vas lui dire : “Servez-moi un…”

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