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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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À ma demande, le patron m’apporta un café brûlant, puis, d’un revers de main, s’essuya le nez qu’il portait rouge.

— Vous avez de l’essence ? demandai-je en tournant sans conviction ce brouet que le pauvre type avait sucré sur sa propre ration.

— Oui, monsieur, mais faut des bons. C’est réservé à l’agriculture.

— Et les médecins, alors ?

— Les médecins… les médecins… Ma foi, on m’a point parlé des médecins, répondit le pauvre diable en se grattant la tête.

— Les médecins ont priorité partout, affirmai-je effrontément.

— C’est qu’on m’a rien dit, moi, pour les médecins ! répéta l’homme.

— J’ai le bon, dis-je enfin, le voici (je le lui passai sous le nez et le remisai dans mon portefeuille). Seulement, ce n’est pas un bon agricole.

— Du moment que c’est un bon ! déclara l’autre, qui était beaucoup trop naïf pour comprendre quelque chose aux incohérences du service du rationnement. On va vous donner ça.

Je lampai mon café d’un coup et je le suivis.

— Il est de combien, votre bon ?

— Vingt litres.

Je dévissai le bouchon du réservoir et en avant, le bonhomme se mit en devoir de pomper la coco.

Je réfléchis alors que je serais bien cave de me démunir de ce bon, qui pouvait me servir en d’autres circonstances. Je n’étais pas encore rendu à Lyon, et on ne sait jamais ce qui peut arriver.

— J’ai réfléchi, dis-je sèchement, faites le plein.

— De quoi ?

— Faites le plein, je vous dis.

Et en même temps je sortis le Colt de sous mon aisselle. Quand il vit ça, le mec se mit à trembler.

— N’ayez pas peur, dis-je, je n’en veux ni à vous ni à votre galette, c’est de l’essence du gouvernement que j’ai soif.

Il se mit à pomper de plus belle.

— Vous… vous êtes du maquis ? bégaya-t-il.

— Oui, mon gros, je fais mon petit maquis tout seul, moi, je n’ai pas l’esprit grégaire. Me parlez pas de ces gens qui se déplacent en troupeaux.

— Mais je vais avoir des embêtements, moi !

— Bah ! vous direz que ce sont les terroristes qui sont venus chercher votre jus. C’est à la mode, les terroristes, ça fait toujours très bien dans le tableau.

Le malheureux hochait la tête. Il était désespéré à la pensée qu’on pourrait peut-être lui supprimer définitivement son poste d’essence, et lui faire perdre ainsi l’occasion de gagner quelques sous. Mais ce n’était pas le moment de s’attendrir sur le sort des autres. J’avais mes os à sauver.

— Bon, dis-je, quand le plein fut fait. Maintenant, rentrons. Je ne tiens pas à rester sur cette route avec un pétard à la main. Je vais vous payer, je suis bon prince.

Il rentra chez lui, tremblant et la tête basse.

— Il y a le téléphone dans le pays ? demandai-je.

— Y a que moi qui l’ai. Le prochain est à huit kilomètres.

— C’est parfait. Prenez donc cette pince universelle qui traîne sur le buffet et coupez le fil. Coupez le fil ! criai-je, comme il hésitait. La réparation ne vous coûtera pas cher et je ne tiens pas à ce que vous téléphoniez à la prochaine brigade de gendarmerie, pour avoir, dans cinq minutes, toute la maréchaussée du pays sur les reins. Voilà. C’est parfait. Je vois qu’on est raisonnable. Alors, voici deux mille francs. Ce sera pour l’essence et la réparation.

Le visage du type se détendit et il hocha la tête.

— Quelle époque ! gémit-il. Il avait cru comprendre que je n’étais pas un bandit. À son idée, j’étais quelque chose comme un réfractaire ou un prisonnier évadé, le diable seul le sait. Mais du moment que je casquais, j’avais le droit à son estime. Surtout que je casquais bien.

— Et maintenant, dis-je, vous allez m’accompagner à la porte. Vous y resterez jusqu’à ce que je sois parti. Bonne chance.

Je démarrai en trombe.

Trois kilomètres plus loin, je rencontrai un couple de gendarmes à bicyclette, qui s’en allaient cahin-caha, d’un petit pas, comme des gens qui profitent avec sérénité du bon air matinal. Je ne pus résister au plaisir de leur faire un petit salut amical auquel ils répondirent, me prenant sans doute pour un toubib de la région. Je riais tout seul à la pensée de la bille qu’ils allaient faire, tout à l’heure, quand ils arriveraient à l’auberge et que le patron leur aurait raconté ses malheurs. Mais avant qu’ils aient pu accrocher un téléphone et alerter les gendarmeries les plus proches, je serais loin, j’aurais quitté la région.

Et puis qu’ils viennent s’y frotter, les gendarmes, on rigolerait un peu.

J’avais bien fait de garder mon bon de vingt litres, car je dus recharger à midi à Bourg-en-Bresse, où je déjeunai aussi mal que possible. Ces vingt litres-là me suffisaient amplement pour arriver à Lyon, car je ne me souciais pas de conserver cette bagnole, elle était trop compromettante.

Non seulement à Paris le vol avait certainement été signalé, mais le péquenot aux bons d’essence, n’avait sans doute pas manqué de relever le numéro de la trottinette.

*

J’arrivai à Lyon au début de l’après-midi. Je laissai la voiture dans un garage de banlieue, avec l’intention bien arrêtée de ne jamais aller la rechercher — elle m’avait suffisamment servi — , et je pris un tram qui me conduisit aux Cordeliers.

Déjà qu’en temps normal Lyon, c’est la ville la plus moche et la plus sinistre que je connaisse, alors maintenant, sous la botte allemande, elle battait tous les records. Sinistre qu’elle était, la ville, enfoncée dans le cafard, comme dans la ouate sale de ses brouillards, hantée d’ombres furtives qui suivaient les trottoirs, la tête basse, vêtues de sombre, avec des gueules hargneuses, allant on ne sait où, faire on ne sait quoi, avec des airs de mystère qui leur allaient comme des pantoufles à un chat. De pauvres types, suivant de pauvres vies vaniteuses et étriquées, cachant soigneusement leurs vices au fond de bistrots aux vitres aveuglées de rideaux opaques, se livrant à des conspirations d’opérette, pour se réunir entre trois ou quatre personnes, dans le seul but de se saouler la gueule à grands coups de « pots » de rouquin. Et là-dessus un ciel noir, bas, hostile, effleuré, de loin en loin, par le panache plus noir encore des cheminées d’usines.

Jusqu’à Bourg, ça s’était bien passé. Il avait fait une belle journée d’hiver, froide et transparente. Ici, on n’était pas arrivé qu’on tombait déjà dans la mélasse. Je conclus de ce spectacle que je ne moisirais pas ici. J’aurais mieux fait de suivre ma première idée, qui était de filer directement à Cannes. Au moins, il y a du soleil, là-bas, les gens rigolent, tandis qu’ici, c’étaient les Boches qui étaient encore les plus gais. Quand on entrait dans un bistrot, tout le monde se taisait, c’était facile de voir qu’on les emmerdait.

Aussi, je ne m’attardai pas à faire le tour des Cordeliers, ni à aller goûter le pastis chez Ricardo, sur le quai Saint-Paul. Je changeai de tram et je filai directement à la Guillotière.

Au demeurant, je me demandais si Jimmy avait réussi à passer au travers et s’il était déjà à Lyon. J’étais impatient d’avoir de ses nouvelles. J’avais tellement de choses à lui raconter, que je ne savais par quel bout commencer. Et lui, certainement que ce serait la même chose. S’il était là, et le contraire m’inquiéterait, il avait déjà dû entrer en contact avec Riton.

Je descendis du tram à l’extrémité du pont de la Guillotière et je me dirigeai tranquillement vers le domicile de mon copain. C’était le coin le plus sympathique de la ville, parce que les Lyonnais y étaient en minorité. C’était un quartier de truands, déjà avant la guerre, et sa population se composait essentiellement de Corses, de bicots, de Marseillais, de Ritals, de Suisses et, enfin, d’un tas de gens de tous les coins du monde. Il y avait aussi pas mal de Russes et de Chinetoques. C’est dire que ça grouillait un peu plus que partout ailleurs.

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