À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Dans la forêt proche, un oiseau de nuit poussait une plainte misérable dont l’écho allait mourir sur la mer. Quand Danièle se déciderait à partir avec moi, je l’emporterais dans un petit coin perdu d’Europe, en Suisse de préférence, pour que notre amour soit entouré de montagnes. Une fois là-bas, je la séquestrerais afin qu’elle ne soit plus qu’à moi et qu’aucun homme ne puisse plus jamais porter la main sur elle. Je la guérirais de ses souillures passées par cet isolement.
— Alors ? me dit une voix chantante.
Je me tournai vers Luigi. Une peine sucrée tempérait ma fureur.
— Qu’est-ce qui vous prend, c’est pas votre femme ! ajouta l’Italien.
— Si ! m’étranglai-je. Si : c’est ma femme ! Et je te défends de la toucher, tu m’entends, salaud ! Vous êtes tous des porcs !
Luigi tournait le dos à la lumière et je ne vis pas partir son poing. Cela produisit comme une explosion. Je crus que ma mâchoire se disloquait et que mes dents, brusquement effeuillées, m’emplissaient la bouche. J’avais toujours professé des sentiments pacifistes et prônais la politique « de la joue gauche ». Il n’empêche que si j’avais à ce moment-là disposé d’une arme, j’aurais tué mon adversaire sans la moindre hésitation. « Tout le monde tue tout le monde », venait d’affirmer Carbon. Fou de douleur, je me jetai sur l’Italien. Cela faisait au moins une dizaine d’années que je ne m’étais pas colleté. La dernière fois, je m’étais battu à cause de Martine. Nous assistions à un mariage. Le chef de la petite formation dansante ne la quittait pas des yeux, ce que tous les invités avaient remarqué. Le lendemain, j’aperçus le musicien près de mon domicile, qui guettait ma femme, embusqué sous un porche. Un coup de sang m’avait précipité sur lui. J’éprouvai encore au creux de ma paume la brûlure de la gifle.
Notre empoignade avait été brève. Quelques gnons… Des gens nous regardaient. Leur curiosité nous avait calmés. On s’était quittés sans un mot, à peine chiffonnés.
Cette fois-ci, la lutte fut sévère. Ma ruée venait de déséquilibrer Luigi. Nous roulâmes dans le sable encore chaud en nous martelant maladroitement. Un paso doble très cuivré couvrait notre remue-ménage. Je frappais de toutes mes forces, au petit malheur la chance ; je donnai des coups de tête, des coups de genoux. Un sombre besoin de détruire m’animait. Je ne sentais plus ses poings. Ma rage changeait en chiquenaude les plus durs horions. Il soufflait fort, en grommelant des injures italiennes. À un certain moment, je me trouvai agenouillé contre lui. Son polo blanc s’était retroussé et je voyais la tache claire de son ventre partiellement dénudé. Mon poing s’abattit dans la chair molle. Luigi émit un petit râle qui ressemblait à une protestation. D’un bond je me redressai. Avant qu’il n’ait eu le temps de m’imiter, je lui lançai mon pied dans l’estomac. Le souffle interrompu, il se mit à se trémousser dans le sable. Instantanément, je récupérai mon calme. Je tendis la main à Luigi.
— C’est ridicule, bredouillai-je, pardonnez-moi.
Il se massait l’abdomen, lentement. Des hoquets le secouaient.
— Charogne ! me dit-il.
Je m’obstinai à conserver ma main tendue. Il cracha dedans. Alors je le giflai, essuyai son crachat après sa chemise et me relevai. Une indicible tristesse me taraudait. Je me rappelais comme il avait les larmes aux yeux tandis que je lui parlais de Venise. Il vivait à six mille kilomètres de chez lui, pour travailler durement dans un pays où il ne se sentait pas bien, et voilà que pour une sotte question de jalousie… Allais-je donc me mettre à molester tous les hommes qui regarderaient Danièle ?
— Je suis sincèrement navré, Luigi. Mais il faut que je vous dise : cette femme est ma maîtresse. Je l’adore.-Je suis venu à San Pedro pour la voir. Oh ! comprenez-moi…
Il me regarda. Il saignait du nez. Dans la nuit son sang paraissait noir. Ça coulait autour de sa bouche, dégoulinait sur son menton, puis sur son polo blanc.
Il proféra quelque chose dans sa langue. Je ne compris pas, mais à l’intonation, je ne pense pas que ce fût une insulte. Il se leva en geignant. Demain, sur son chantier, il arborerait un visage contusionné. Il travaillait dur. Le soir, après le repas, il écrivait à la mauvaise clarté des lampes à gaz de longues lettres sur du papier jauni. Son écriture « frisait » comme du vermicelle. Quelque part, dans un village de Vénétie, une femme alourdie par les maternités attendait ces lettres qui devaient lui parvenir par paquets de quatre ou cinq… Luigi y racontait sans doute son travail, les clients du relais de chasse, le temps, les fantaisies imprévisibles des Noirs… Ce dont j’avais surtout honte, c’était de mon oisiveté.
— Vous souffrez ?
— Va bene !
Il s’éloigna en direction de sa case.
Alain Lombard remua dans l’ombre. Il se tenait assis sur un tronçon de pirogue servant de jardinière. Je croyais que notre bataille avait duré très longtemps, pourtant le même paso continuait de sévir.
— Vous étiez là ?
Il passa la main dans l’échancrure de sa chemise pour se gratter furieusement la poitrine.
— Les intellectuels ne savent pas se battre, et pourtant ils font mal, déclara-t-il. Leur colère brouillonne déconcerte l’adversaire.
Il ajouta :
— Vous devriez aller faire danser un peu la patronne, sinon elle va attraper une jaunisse.
CHAPITRE IV
La nuit ne fut qu’un interminable cauchemar à répétition. J’avais le corps endolori par ma blessure, le soleil et les coups de poings de Luigi. Le bougre m’avait cassé une dent et je ne cessais de passer ma langue sur le morceau subsistant.
Des coups à ma porte m’arrachèrent au songe hallucinant qui me faisait mourir dans des conditions fantasmagoriques.
— Debout ! lançait la voix sèche de Lombard. Il est l’heure.
Je vagis une vague promesse et attendis que se dissipent un peu les brumes de mon inconscience. Il faisait nuit. Par les lattes de mon petit volet, j’aperçus de la lumière en provenance de la case voisine. Les Carbon se préparaient pour cette stupide partie de chasse. « Les Carbon ». Lorsque je pensais au couple, Danièle cessait d’être « ma » Danièle pour devenir quelqu’un d’anonyme. Je bâillai, décidai de remuer… Me mouvoir devenait un problème après tous ces incidents. Bientôt je serais plus handicapé que Carbon lui-même.
Mon attention fut attirée par un mince trait lumineux sur mon oreiller. Je crus qu’il s’agissait d’un reflet provenant de la hutte d’à côté. Je passai ma main au-dessus du trait, pensant l’anéantir ; au contraire, sa luminosité se trouva renforcée. La chose avait je ne sais quoi de surnaturel. Elle prolongeait mes cauchemars.
Vivement je me levai, m’empêtrai dans la moustiquaire et me mis à la recherche de la torche électrique de plongée qui me servait de lampe de chevet. Ici, les lampes normales ne résistaient pas à l’humidité. Le faisceau transforma le filet lumineux en un ver brun, répugnant, dont la vue acheva de me réveiller. La voix de Carbon retentit. Il chantait « Nuits de Chine ». On le sentait joyeux de vivre. Malgré sa paralysie inférieure, ce type demeurait à la mesure de l’existence. Existait-il beaucoup d’hommes capables d’aller chasser en brousse, appuyés sur deux béquilles ?
Je me rasai maladroitement, presque au jugé. Il me restait toujours des touffes de poils sur la glotte ou les lèvres. Je mis un pantalon propre, non sans avoir examiné ma plaie au mollet. Elle n’empirait pas, ne se résorbait pas non plus. Son côté stationnaire m’inquiétait. Se pouvait-il que ma jambe restât dure, bleue et enflée jusqu’à la fin de mes jours ?