Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]
- Автор: Фармер Филип Хосе
- Год: 1979
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00134-6
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
14.
Pourquoi le nier ? Il savait qu’il aimait Speke tout en le détestant, pour de bonnes raisons d’ailleurs. Mais il le savait de manière éphémère et épisodique, et il n’avait jamais pensé que cela pourrait l’affecter ainsi. Dans le cauchemar provoqué par la drogue, il avait été horrifié de découvrir la profondeur de ce sentiment caché et il avait poussé un hurlement. Wilfreda, affolée, l’avait secoué par les épaules jusqu’à ce qu’il se réveille et lui avait demandé en tremblant ce qui se passait. Wilfreda avait eu l’occasion de fumer de l’opium, ou d’en boire dans sa bière quand elle se trouvait sur la Terre. Mais ici, après avoir mâché de la gomme une seule fois, elle n’avait plus jamais accepté d’y toucher. Son aversion était due au fait que la drogue lui avait fait en même temps revoir la mort de sa petite sœur, emportée par la tuberculose, et revivre sa première expérience de prostituée.
— C’est une substance psychédélique aux propriétés pour le moins curieuses, avait déclaré Ruach. (Il avait expliqué le terme « psychédélique » à Burton, et ils en avaient ensuite discuté pendant des heures.) Elle semble faire émerger des incidents traumatiques d’une manière qui mêle étroitement le symbolisme à la réalité. Mais elle n’agit pas toujours ainsi. Parfois, c’est un aphrodisiaque. Parfois, comme on disait, elle fait accomplir un merveilleux voyage. Mais si on me demandait mon avis, je dirais qu’elle nous a été fournie dans un but thérapeutique, voire cathartique. C’est à nous, en fait, de découvrir la meilleure façon de l’utiliser.
— Pourquoi n’en prends-tu pas plus souvent ? demanda Frigate.
— Pour la même raison que les gens qui refusaient la psychothérapie, ou abandonnaient en cours de traitement. Parce que j’ai peur.
— Moi aussi, dit Frigate en hochant la tête. Mais un de ces jours, quand on fera une assez longue escale, je vais me mettre à en mâcher chaque soir, et il arrivera ce qu’il arrivera. Même si je dois crever de trouille. Bien sûr, je sais que c’est facile à dire.
Peter Jairus Frigate était né vingt-huit ans à peine après la mort de Burton. Pourtant, il y avait un fossé entre leurs deux époques. Sur d’innombrables questions, leurs points de vue étaient radicalement différents. Ils auraient eu de violentes discussions, si Frigate avait été capable de discuter violemment. Pas sur des points pratiques, comme l’organisation ou la discipline à bord du bateau, mais sur la façon de voir le monde en général. Le plus curieux, dans tout cela, c’était que, sous bien des rapports, les deux hommes étaient étrangement semblables. C’était là, sans doute, la raison pour laquelle, sur la Terre, Frigate avait été tellement fasciné par Burton. En 1938, il avait déniché par hasard une édition à bon marché du livre de Fairfax Downey intitulé : Burton, l’Aventurier des Mille et Une Nuits. L’illustration de première page représentait l’explorateur à l’âge de cinquante ans. Le visage farouche, le haut front aux arcades orbitaires saillantes, les épais sourcils noirs, le nez droit à l’arête incisive, la cicatrice qui lui barrait la joue, les lèvres épaisses et sensuelles, les grosses moustaches tombantes, la barbe taillée en fourche, tout cela, en même temps que l’agressivité bourrue qui se dégageait du portrait, avait incité Frigate à acheter le livre.
— Je n’avais jamais entendu parler de toi, tu comprends ? Mais je l’ai lu dès que je suis rentré chez moi, et j’ai été enthousiasmé. Il y avait quelque chose qui me troublait chez toi, à part ton côté évident d’aventurier casse-cou et de lettré audacieux. J’admirais le bretteur hors pair, le polyglotte accompli, l’explorateur capable de se déguiser, selon les besoins de la cause, en érudit local, ou en marchand, ou en pèlerin allant à La Mecque. Tu étais le premier Européen qui était ressorti vivant de la ville sainte de Harar. Tu avais découvert le lac Tanganyika et failli découvrir les sources du Nil. Tu avais droit aux titres de cofondateur de la Royal Anthropological Society, d’inventeur de l’expression « perception extra-sensorielle », de traducteur des Mille et Une Nuits, de spécialiste de l’érotologie orientale, et j’en passe…
Mais à côté de tout cela, il y avait cette étrange affinité qui nous liait. J’ai commencé par aller à la bibliothèque — Peoria était une petite ville, mais elle possédait plusieurs volumes écrits par toi, ou sur toi, qui faisaient partie de la donation d’un de tes admirateurs décédés – pour y dévorer tout ce que je trouvais. En même temps, je m’étais mis à collectionner les éditions originales de tes œuvres, ou de celles qui te concernaient. Plus tard, j’ai choisi la carrière de romancier, mais j’avais l’intention d’écrire ta biographie complète et définitive, de voyager partout où tu étais allé, de réunir des notes et des photographies sur tous ces endroits et de fonder une « société des amis de sir Richard Francis Burton », qui se serait chargée, entre autres, de collecter des fonds pour la préservation de ta tombe…
C’était la première fois que quelqu’un lui parlait de sa tombe ! Burton, interloqué, bredouilla :
— Ma tombe ? Où était… Ah, oui ! C’est vrai… J’oubliais ! Mortlake, j’imagine. Et est-ce qu’elle avait la forme d’une tente arabe, comme il était convenu entre Isabel et moi ?
— Bien sûr. Mais le cimetière avait été encerclé par un quartier de taudis, des vandales avaient profané la tombe et tu avais de l’herbe jusqu’au coccyx. Il était question de transférer les dépouilles dans une région plus tranquille, mais je me demande si une telle chose existait dans l’Angleterre de cette époque.
— Est-ce que tu as pu fonder cette société pour la conservation de ma tombe ?
Il s’était maintenant habitué à l’idée qu’il était mort ; mais parler ainsi à quelqu’un qui avait réellement vu sa tombe lui faisait froid dans le dos. Il vit que Frigate hésitait avant de répondre :
— C’est-à-dire que… En fait, non. A l’époque où je possédais les moyens de faire ce que j’avais rêvé, je me serais senti trop coupable de consacrer tout ce temps et tout cet argent à un mort. Le monde était plongé dans la confusion. Il y avait trop à faire pour s’occuper des vivants. La pollution, la misère, l’injustice, c’était cela qui comptait le plus.
— Et cette fameuse biographie complète et définitive ?
De nouveau, Frigate hésita et répondit comme pour s’excuser :
— Quand j’ai appris ton existence pour la première fois, je me figurais être le seul à m’intéresser à toi, ou même à savoir que tu avais existé. Mais dans le courant des années 60, il y a eu une véritable prolifération d’études consacrées à toi. Il y a même eu un livre sur ta femme.
— Isabel ? Quelqu’un a écrit un livre sur elle ? Pourquoi ?
Frigate avait souri d’un air gêné.
— C’était quelqu’un de très intéressant. Un caractère exaspérant, je l’admets, ridiculement superstitieuse, schizophrène et outrancière. Très peu lui ont pardonné d’avoir brûlé tes manuscrits et tes carnets…
— Hein ? rugit Burton. Brûlé mes…
C’était l’une des rares fois de sa vie où il était resté bouche bée. Frigate avait hoché la tête et poursuivi :
— Ton médecin, Grenfell Baker, a très bien décrit cela comme « l’impitoyable holocauste qui a suivi sa regrettable disparition ». Elle a brûlé ta traduction du Jardin Parfumé en arguant que tu ne l’aurais publiée que si tu avais eu besoin d’argent, et que tu n’en aurais jamais plus besoin maintenant, évidemment, puisque tu étais mort.