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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Alice lui avait avoué qu’elle avait perdu l’espoir de retrouver jamais aucun de ses proches. Ils étaient déjà passés, selon leurs estimations, devant quarante-quatre millions trois cent soixante-dix mille personnes, et pas une fois elle n’avait reconnu de visage familier. A plusieurs reprises, elle s’était trompée en croyant retrouver quelqu’un. De plus, elle devait admettre qu’elle ne voyait distinctement qu’une infime proportion des visages qui défilaient devant elle. Mais cela n’avait plus d’importance. Elle sombrait de jour en jour dans un abîme dépressif où sa seule distraction consistait à tenir la barre de temps à autre et à remuer les lèvres dans un effort de conversation la plupart du temps futile.

Burton ne voulait pas se l’avouer, mais il avait peur qu’un jour elle ne descende à terre avec son graal et ses quelques affaires en lui disant au revoir, à bientôt, dans une centaine d’années peut-être. Jusqu’à présent, la seule chose qui l’avait retenue à bord était Gwenafra. Elle élevait la petite Celte comme une enfant victorienne. Dans cette époque post-résurrectionnelle, le tout formait un mélange curieux, mais sans doute pas plus curieux que tout ce qui se passait au bord du Fleuve.

Burton lui-même était fatigué de naviguer éternellement sur cet étroit vaisseau. Il rêvait de trouver quelque région hospitalière où il pût s’arrêter pour se reposer, puis étudier, puis s’adonner à des activités locales, en somme retrouver ses racines terrestres afin de reconstituer peu à peu son goût de l’aventure et son désir de repartir. Mais s’il se fixait, il voulait que ce soit avec Alice pour compagne.

« La chance ne sourit qu’aux audacieux », grommela-t-il entre ses dents. Il faudrait bien qu’il se décide un jour à faire quelque chose au sujet d’Alice. Il s’était comporté suffisamment longtemps en gentleman avec elle. Il lui ferait une cour assidue. Il la prendrait d’assaut, si nécessaire. Il avait été plus agressif que ça dans ses amours de jeune homme. Ensuite, quand il s’était marié, il avait pris l’habitude qu’on l’aime, au lieu d’aimer. Ses anciennes tournures d’esprit, ses vieux circuits neuraux étaient toujours en place. Il était un vieillard dans un corps de jeune homme.

Le Hadji entra brusquement dans le passage sombre et mouvementé. Les murailles bleu-noir se dressaient de chaque côté, plus menaçantes que jamais. Le vaisseau s’engagea dans une courbe du Fleuve et le lac, derrière eux, fut définitivement perdu de vue. Tout le monde s’était levé et s’affairait à la manœuvre. Le Hadji, louvoyant d’une rive à l’autre de l’étroit canal, soulevait de sa double étrave de gigantesques lames qui balayaient le pont. Chaque fois qu’ils viraient de bord, c’est-à-dire fréquemment, le mât craquait et le bateau piquait dangereusement du nez. Ils étaient souvent obligés de frôler les parois du cañon, sur lesquelles le courant glissait en soulevant des cataractes écumeuses. Mais Burton guidait ce navire depuis si longtemps qu’il avait l’impression de faire corps avec lui, et son équipage était si bien rodé qu’il savait prévoir les manœuvres, sans toutefois aller jusqu’à les exécuter avant ses commandements.

Il fallut environ une demi-heure pour franchir le passage dangereux. Certains devaient être angoissés – nul doute que Frigate et Ruach faisaient partie de ceux-là – mais tous ressentaient une véritable excitation. L’ennui et la morosité avaient, temporairement au moins, disparu.

Le Hadji déboucha dans des eaux plus calmes. Ici, le Fleuve formait un lac de six kilomètres de large qui s’étendait au nord à perte de vue. Les montagnes de chaque côté s’évasaient rapidement, et la plaine retrouvait ses droits.

Cinquante à soixante petites embarcations étaient en vue. Il y en avait de toutes sortes, depuis la pirogue en bois de pin jusqu’au deux-mâts en bambou. La plupart semblaient occupées à pêcher. Sur la rive gauche, un kilomètre plus loin, s’élevait l’universelle pierre à graal. Des silhouettes noires s’agitaient au bord du Fleuve. Derrière elles, la plaine et les collines étaient couvertes de huttes en bambou construites dans le style habituel, auquel Frigate donnait le nom de « néo-polynésien », ou encore : « Architecture fluvio-post-tombale ».

Sur la rive droite, à deux kilomètres de la sortie du canon, se dressait une impressionnante forteresse aux murailles et aux tours en rondins. Elle dominait une dizaine d’embarcadères massifs le long desquels étaient rangés plusieurs bateaux de différentes tailles. Quelques minutes après l’apparition du Hadji, des coups de tambour se firent entendre. Pour autant que Burton pût en juger d’après leur son lointain, ces tambours devaient être faits de troncs creux tendus de peaux de poissons ou bien de peaux humaines, préalablement tannées.

Une troupe était déjà sortie de la forteresse. De toutes parts, des hommes accouraient et gagnaient les embarcadères. Plusieurs bateaux appareillaient en hâte.

Sur la rive gauche, les silhouettes noires mettaient à l’eau pirogues, canots et bateaux à un ou deux mâts.

On eût dit qu’il y avait un concours entre les deux rives pour savoir qui réussirait à s’emparer du Hadji le premier.

Burton était obligé de louvoyer pour remonter le vent. A plusieurs reprises, ils durent passer entre les bateaux. Les hommes de la rive droite étaient blancs et très bien armés, mais ils n’avaient pas encore utilisé leurs arcs. Un homme qui se tenait à la proue d’une pirogue de guerre propulsée par trente rameurs leur cria, en allemand, de se rendre.

— Il ne vous sera fait aucun mal !

— Nos intentions sont pacifiques ! hurla Frigate.

— Tu crois qu’il ne le sait pas ? demanda ironiquement Burton. Il voit bien que nous ne sommes pas en train de les attaquer !

Les tambours résonnaient maintenant de chaque côté du Fleuve. On eût dit que les rives du lac étaient couvertes de tam-tams. En tout cas, elles étaient certainement couvertes d’hommes en armes. Plus loin, des bateaux se mettaient déjà à l’eau pour les intercepter. Derrière eux, ceux qui s’étaient lancés les premiers à leur poursuite perdaient du terrain, mais ne renonçaient pas.

Burton hésitait. Fallait-il rebrousser chemin pour essayer de repasser de nuit ? Ce serait difficile et dangereux, car au fond de l’étroit goulet, les parois montagneuses, hautes de sept mille mètres, leur couperaient totalement la lumière des étoiles et des nébuleuses. Ils seraient obligés de naviguer à l’aveuglette dans des conditions périlleuses.

Le Hadji semblait plus rapide que n’importe lequel des navires qui l’entouraient. Jusqu’à présent, du moins, car de nombreuses voiles se rapprochaient d’eux rapidement. Cependant, elles avaient le courant pour elles. Quand elles devraient virer de bord, si le Hadji réussissait à les éviter, peut-être auraient-ils une chance de distancer tout le monde ?

Tous les vaisseaux que Burton avait vus jusqu’à présent étaient chargés d’hommes. Leur poids devait les ralentir considérablement. Même un navire capable des mêmes performances que le Hadji aurait toujours ce désavantage sur eux.

Il décida de continuer à remonter le Fleuve.

Dix minutes plus tard, alors qu’ils naviguaient au plus près, une pirogue de guerre se mit en travers de leur route. Elle contenait deux rangées de seize rameurs. A chaque extrémité, la proue et la poupe formaient une plate-forme où se trouvaient deux hommes en train de manœuvrer une baliste montée sur un socle en bois. Les deux hommes de proue placèrent un objet rond fumant dans le creux de l’engin et déclenchèrent le mécanisme. Il y eut une secousse qui ébranla la pirogue et troubla un instant le rythme des rameurs. L’objet fumant parcourut une trajectoire élevée jusqu’à ce qu’il se trouve à environ six mètres du Hadji et trois de la surface de l’eau. Il explosa alors dans un grand bruit, en dégageant une fumée noire vite dissipée par le vent.

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