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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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A côté de Greystock, en train de lui parler avec animation, se trouvait sa femme du moment, née Mary Rutherford en 1637, morte Lady Warwickshire en 1674. Elle était anglaise comme lui, mais d’une époque de trois cents ans postérieure à la sienne, de sorte qu’ils différaient souvent dans leurs actes et leurs opinions. Burton ne leur donnait plus encore très longtemps à rester ensemble.

Kazz était affalé sur le pont, la tête sur les cuisses de Fatima, une Turque dont le Néandertalien avait fait la connaissance à l’occasion d’une escale, quarante jours auparavant. Fatima paraissait, comme disait Frigate, atteinte de « pilomanie ». C’est ainsi que l’Américain expliquait l’attraction exercée par Kazz sur cette boulangère d’Ankara du dix-septième siècle. Elle le trouvait excitant à tous points de vue, mais c’était surtout son système pileux qui la mettait en pâmoison. Tout le monde, et Kazz le premier, s’en réjouissait. Il n’avait pas vu une seule femelle de son espèce depuis le début de leur long voyage, bien que l’existence de hordes néandertaliennes leur eût été signalée une fois ou deux. La plupart des femmes, au contraire de Fatima, éprouvaient de la répulsion pour lui à cause de son aspect bestial et velu. Jusqu’à sa rencontre avec la boulangère d’Ankara, il n’avait jamais eu de compagne attitrée.

Lev Ruach, adossé au panneau du gaillard d’avant, était en train de fabriquer une fronde avec la peau d’un poisson-licorne. Un sachet de cuir posé à côté de lui contenait une trentaine de pierres qu’il avait ramassées au cours de leurs différentes escales. A ses côtés, exhibant sans cesse ses longues dents blanches dans un discours volubile, se trouvait Esther Rodriguez. Elle avait remplacé Tanya, qui portait déjà la culotte dans leur ménage avant le départ du Hadji. Tanya avait beaucoup de charme, mais son gros défaut était de vouloir toujours « remodeler » les hommes qui l’entouraient. Lev s’était aperçu qu’elle avait ainsi « remodelé » son père, son oncle, deux de ses frères et aussi deux maris. Elle avait essayé de faire la même chose à Lev, en général de la manière la plus bruyante possible, afin que tous les mâles du voisinage puissent profiter de ses conseils. Un jour, alors que le Hadji était en train d’appareiller, Lev avait sauté d’un bond à bord, puis s’était retourné en lui criant : « Adieu, Tanya. Je ne peux plus supporter ta morale de harengère du Bronx. Trouve-toi quelqu’un d’autre, qui soit parfait, si possible. »

Tanya était devenue blême et figée, puis elle s’était mise à hurler des insultes. Elle criait toujours, à en juger d’après ses gesticulations et les mouvements de ses lèvres, longtemps après que le Hadji les eut mis hors de portée d’oreille. Tout le monde riait et congratulait Ruach, mais celui-ci souriait tristement. Quinze jours plus tard, dans une région à prédominance libyenne, il devait faire la connaissance d’Esther, une juive sépharade du quinzième siècle.

— Pourquoi ne tentes-tu pas ta chance avec une goy ? lui avait demandé Frigate.

— J’ai essayé, avait répondu Lev en haussant ses épaules étroites. Mais tôt ou tard, il y a forcément une scène de ménage et elles finissent par vous traiter de « sale youpin ». C’est la même chose avec les femmes juives, mais venant d’elles, à la rigueur, je peux l’accepter.

— Ecoute, mon vieux. Il y a des milliards de goyim au bord de ce Fleuve qui n’ont jamais su ce que c’était qu’un Juif. Pourquoi ne pas essayer une de leurs femmes ? Elle ne pourra pas avoir de préjugé.

— Entre deux maux, je préfère celui que je connais.

— Tu es une vraie tête de mule, avait conclu Frigate.

Burton se demandait parfois pourquoi Lev Ruach restait avec eux. Bien qu’il n’eût plus jamais fait allusion au livre intitulé Le Juif, le Gitan et l’Islam, il avait souvent questionné Burton sur certains autres aspects de son passé. Il se montrait amical, mais sans se départir d’une indéfinissable réserve. Malgré sa petite taille, il se comportait comme un lion au combat et avait fourni à Burton une aide précieuse en lui enseignant le judo, le karaté et le jukado. La mélancolie qui émanait de lui, même quand il riait, ou faisait l’amour, selon Tanya, venait des cicatrices mentales que lui avaient laissées les terribles camps de concentration russes ou allemands, du moins d’après ce qu’il disait. Selon Tanya, toujours, Lev Ruach était simplement né triste. Il avait hérité les gènes de la mélancolie du temps où ses ancêtres s’asseyaient à l’ombre des saules de Babylone.

Monat, aussi, était un cas, bien que ses accès de vague à l’âme fussent plus aisément explicables. Le Tau Cetien était à la recherche de ses compagnons, les trente mâles et femelles qui faisaient partie de l’expédition et qui avaient été lynchés par la foule en folie. Lui-même ne s’accordait pas beaucoup de chances à vrai dire. Trente individus sur trente-cinq ou trente-six milliards, selon leurs estimations, essaimés au bord d’un fleuve qui avait peut-être vingt ou trente millions de kilomètres de long, cela rendait une rencontre hautement improbable. Mais il ne perdait rien à essayer.

Alice Hargreaves était assise de l’autre côté du gaillard d’avant. Seule sa tête dépassait. Chaque fois que le bateau s’approchait suffisamment d’une rive, elle scrutait anxieusement les visages, dans l’espoir de découvrir son mari, Reginald, mais aussi ses trois fils, sa mère, son père, ses frères et ses sœurs. Il était implicitement entendu qu’elle quitterait le bateau dans une telle éventualité. Burton n’avait rien dit, mais il ressentait un étrange malaise au creux de l’estomac chaque fois qu’il pensait à cela. Il souhaitait à la fois qu’elle parte et qu’elle ne parte pas. Loin de ses yeux signifierait inévitablement loin de son cœur. Mais il n’était pas sûr de vouloir que l’inévitable s’accomplisse. Il éprouvait pour elle le même amour que pour sa Persane. S’il la perdait aussi, il connaîtrait, sa vie durant, les mêmes affres que dans son existence terrestre.

Pourtant, il ne lui avait jamais fait part de ses véritables sentiments. Il se contentait de bavarder avec elle, de plaisanter avec elle et de lui manifester une sollicitude qui l’emplissait d’humiliation amère, car Alice ne le payait jamais de retour. A la longue, cependant, elle avait fini par se montrer détendue en sa présence. Ou plutôt, elle était souriante et détendue s’il y avait du monde autour d’eux. Mais dès qu’ils étaient seuls, elle se raidissait de nouveau.

Elle n’avait jamais voulu utiliser la gomme après leur première nuit. Burton l’avait utilisée trois fois en tout. Le reste du temps, il mettait sa part de côté pour pouvoir l’échanger contre des objets plus utiles. La dernière fois qu’il avait mâché de la gomme, c’était avec Wilfreda, dans l’espoir de connaître avec elle des moments d’amour extatiques. Mais contrairement à son attente, la drogue avait eu pour effet de lui faire revivre les moments les plus atroces de sa maladie des « petits fers », qui avait failli l’emporter lors de son expédition au lac Tanganyika. Speke était présent dans son cauchemar, et il l’avait tué. Dans la réalité, Speke était mort d’un « accident » de chasse que tout le monde avait interprété comme un suicide, bien que personne ne l’eût dit. Speke, tourmenté de remords parce qu’il avait trahi Burton, s’était tué d’une balle. Mais dans le cauchemar de Burton, celui-ci avait étranglé Speke quand son compagnon s’était penché sur lui pour lui demander comment il allait. Ensuite, au moment où la vision avait commencé à s’estomper, Burton avait embrassé le cadavre sur les lèvres.

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