Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]
- Автор: Фармер Филип Хосе
- Год: 1979
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00134-6
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
— Compagnons lazari, amis, habitants de la vallée de la Terre promise ! Nous allons vous quitter dans quelques minutes…
— Si le bateau ne chavire pas ! murmura Frigate.
— … pour remonter le Fleuve, contre le vent et le courant. Nous choisissons la route la plus difficile, parce que c’est celle qui rapporte toujours la plus grosse récompense, si vous croyez les moralistes de la Terre, et vous savez tous, maintenant, à quel point on peut leur faire confiance !
Rires, accompagnés ça et là de protestations des « religionistes » inconditionnels.
— Sur la Terre, comme certains d’entre vous le savent peut-être, j’ai autrefois conduit une expédition au plus profond et au plus noir de l’Afrique pour explorer le cours supérieur du Nil. Je n’ai pas pu trouver sa source, bien que j’aie été à deux doigts de le faire. La récompense m’a été ravie par un homme qui me devait tout, un certain John Hanning Speke. Si jamais je devais le trouver encore sur ma route au cours de ce voyage, je sais très bien comment je le traiterais…
— Bon Dieu ! sursauta Frigate. Tu ne serais pas capable de le laisser se suicider une seconde fois de honte et de remords ?
— … mais le fait est que ce Fleuve que nous voulons remonter pourrait très bien se révéler beaucoup plus important que le Nil, qui était le plus long de la Terre, comme vous le savez peut-être en dépit des prétentions erronées des Américains en faveur de leur Amazone ou de leur complexe Missouri-Mississippi. Je sais que certains d’entre vous se demandent pourquoi nous nous sommes assignés un but dont la distance, et même l’existence sont parfaitement hypothétiques. A ceux-là, je répondrai que nous faisons voile vers l’Inconnu parce que l’Inconnu existe et que nous voudrions le rendre connu. Il n’y a pas d’autre raison ! Ici, contrairement aux affligeantes expériences que nous avons connues sur la Terre, nous n’avons eu besoin de personne pour nous financer ou nous commanditer. L’argent-roi est mort, bon débarras ! Nous n’avons pas eu non plus à faire des démarches officielles, à remplir des centaines de papiers ni à demander audience aux gens influents ou aux bureaucrates mesquins pour qu’ils nous accordent la permission de naviguer sur le Fleuve. Ici, il n’y a pas de frontières nationales…
— Pas encore, dit Frigate.
— … pas de passeports, pas de pots-de-vin à distribuer. Nous avons construit ce bateau sans avoir eu à quémander de licence, et nous allons appareiller sans demander la permission à un quelconque nabab, petit, moyen, ou gros. Pour la première fois dans l’histoire de l’homme, nous sommes libres. Libres comme l’air ! Et nous vous disons adieu, car je n’aime pas dire au revoir…
— Tu ne l’as jamais voulu, grommela Frigate.
— … Nous reviendrons peut-être dans dix mille ans ! Permettez-moi donc de vous dire adieu, ainsi que mon équipage, et de vous remercier pour toute l’aide que vous nous avez apportée dans la construction et le lancement du bateau. Je déclare solennellement renoncer à ma charge de consul de Sa Majesté Britannique à Trieste en faveur de quiconque désire prendre ma succession, et je me nomme libre citoyen du Monde du Fleuve. Je ne paierai tribut à personne, je ne devrai allégeance à personne. Envers moi seul je resterai fidèle !
Burton regarda froidement Frigate, qui venait de l’interrompre en récitant cet extrait d’un de ses poèmes, intitulé : La Kasida du Haji Abdu Al-Yazdi. Ce n’était pas la première fois que l’Américain le citait. Mais bien qu’il trouvât son attitude fort irritante, Burton ne pouvait se résoudre à se mettre en colère contre quelqu’un qui l’avait admiré au point d’apprendre par cœur une partie de ses œuvres.
Quelques minutes plus tard, quand le Hadji fut poussé à l’eau par quelques volontaires et que la foule les acclama une dernière fois, Frigate, contemplant la foule assemblée sur la rive avec ses turbans, ses kilts et ses corsages multicolores agités par le vent, cita de nouveau Burton :
Le bateau glissa lentement sur l’eau et, le courant et le vent aidant, s’orienta dans le mauvais sens. Mais Burton cria quelques ordres ; les voiles furent hissées et la grande rame manœuvrée pour que le navire se tourne au vent. Il y avait de la houle au milieu du Fleuve. La double étrave fendait l’eau avec un bruit sifflant. Le soleil était éclatant. La brise les rafraîchissait. Ils se sentaient heureux, mais aussi un peu angoissés en voyant s’éloigner les rives et les visages familiers. Ils n’avaient ni cartes ni récits de navigateurs pour les guider. Chaque kilomètre en avant serait un monde nouveau.
Ce soir-là, comme ils accostaient pour la première fois, un incident étrange se produisit, qui fit beaucoup réfléchir Burton par la suite. Kazz venait de descendre à terre au milieu d’un groupe de curieux quand il manifesta les signes d’une agitation extrême. Il se mit à parler très vite dans sa langue natale et tenta de saisir le bras d’un homme qui se tenait là. Celui-ci prit la fuite et se perdit rapidement dans la foule.
Lorsque Burton lui demanda pourquoi il avait fait cela, Kazz répondit :
— Lui pas… euh… comment s’appelle ça… ça… ça…
Et il montra son front. Puis il traça dans l’air plusieurs symboles incompréhensibles. Burton avait l’intention d’approfondir la question, mais à ce moment-là Alice poussa un cri et se précipita à son tour sur quelqu’un d’autre. Elle expliqua ensuite qu’elle avait cru reconnaître un de ses fils, mort au cours de la Première Guerre mondiale. Dans la confusion qui s’ensuivit, Burton oublia, momentanément tout au moins, l’incident avec l’homme préhistorique.
Exactement quatre cent quinze jours plus tard, le Hadji avait laissé derrière lui, sur la rive droite du Fleuve, vingt-quatre mille neuf cents pierres à graal. Tirant des bords, remontant le courant et le vent, parcourant une centaine de kilomètres par jour, s’arrêtant à midi pour recharger leurs graals et le soir pour dormir, faisant parfois escale une journée ou deux pour se dégourdir les jambes et se renseigner sur les populations locales, ils avaient remonté le Fleuve sur quarante mille kilomètres. Sur la Terre, cela revenait à faire le tour du monde au niveau de l’équateur. Si le Mississippi-Missouri, le Nil, le Congo, l’Amazone, le Yang-tsé-kiang, l’Amour, la Volga, le Houang-ho, la Léna et le Zambèze avaient été mis bout à bout pour former un seul grand fleuve, il n’aurait même pas atteint la longueur du tronçon qu’ils venaient de parcourir. Pourtant, le Fleuve continuait devant eux, faisant des méandres à travers une plaine qui était sensiblement la même partout et que bordait, au delà des collines boisées, la même muraille de montagnes infranchissables.
Parfois, la plaine se rétrécissait et les collines avançaient leur pente jusqu’au bord du Fleuve. Parfois, c’était le Fleuve qui s’élargissait pour devenir un lac. A plusieurs reprises, les parois montagneuses s’étaient resserrées au point de former des gorges étroites au fond desquelles le Fleuve devenait torrentueux. Dans ces moments-là, ils s’étaient crus perdus, oppressés qu’ils étaient par les formidables murailles noires qui ne laissaient entrevoir, loin au-dessus de leurs têtes, qu’un très mince filet de ciel bleu.