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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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Ils louvoyaient maintenant dans un étroit canal. Sur une dizaine de kilomètres derrière eux, le Fleuve formait un lac de quatre à cinq kilomètres de large qui se rétrécissait ensuite en un goulet d’une centaine de mètres. Au delà, la vue était entièrement bouchée par les falaises d’un cañon.

Le courant était devenu très fort, mais il n’y avait pas de raison de s’alarmer pour autant. Ce n’était pas la première fois que le Hadji franchissait un passage de ce genre. Pourtant, chaque fois que cela s’était produit, Burton n’avait pas pu s’empêcher de se dire que le bateau, en quelque sorte, renaissait. Il sortait d’un lac comme d’un utérus, par une étroite ouverture qui donnait accès à un nouvel environnement. Tout se passait dans le jaillissement des eaux. Et une fois de l’autre côté, ils s’attendaient toujours, malgré eux, à une révélation ou à quelque fabuleuse aventure.

Le catamaran passa à moins d’une vingtaine de mètres d’une pierre à graal. La plaine, à cet endroit, n’avait pas plus de huit cents mètres de large. La foule amassée sur la rive pour voir passer le Hadji leur faisait de grands signes de bras ou agitait le poing d’une manière menaçante. Certains criaient des obscénités dans un langage que Burton ne connaissait pas, mais qu’il n’avait aucun mal à traduire en raison des gestes qui accompagnaient les paroles. Dans l’ensemble, pourtant, ils ne paraissaient pas plus hostiles que d’autres. C’était simplement la manière locale d’accueillir les étrangers.

La plupart des gens de l’endroit étaient petits et maigres. Ils avaient les cheveux bruns et le teint foncé. Leur langage, d’après Ruach, devait être d’origine proto-chamito-sémitique. Ils avaient vécu, sur la Terre, quelque part en Afrique du Nord ou en Mésopotamie, à une époque où ces régions étaient beaucoup plus fertiles. Ils portaient les kilts, mais les femmes se servaient des « soutiens-gorge » comme foulards et allaient les seins nus. Ces peuplades occupaient la rive droite sur une soixantaine de graals, c’est-à-dire environ cent kilomètres. Ceux qui étaient avant eux avaient un territoire d’une longueur de quatre-vingts graals. Il s’agissait de Cinghalais du dixième siècle après J.— C., mêlés à une minorité maya de l’époque précolombienne.

« Le creuset du Temps », disait Frigate chaque fois qu’ils avaient sous les yeux un nouvel exemple de l’étrange répartition de l’humanité. « Le plus grand laboratoire d’anthropologie sociale jamais réalisé. »

Il n’exagérait pas tellement. Tout se passait comme si les diverses civilisations et ethnies avaient été brassées pour qu’elles puissent apprendre au contact les unes des autres. Dans certains cas, les groupes en présence avaient réussi à créer des mécanismes-tampons qui leur permettaient de coexister dans une entente relative. Mais dans d’autres, cela avait signifié le massacre de la minorité par la majorité, ou bien l’inverse, ou l’extermination réciproque, ou encore l’esclavage pour les vaincus.

Pendant quelques semaines après la Résurrection, l’anarchie avait régné à peu près partout. Puis les gens s’étaient groupés pour former de petites unités locales d’autodéfense. Par la suite, les meneurs d’hommes et les assoiffés de pouvoir étaient montés en première ligne, et les brebis s’étaient alignées derrière les chefs qu’elles s’étaient choisis – ou qui s’étaient choisis eux-mêmes, dans de nombreux cas.

L’un des systèmes politiques résultant de cet état de choses était l’« esclavage des graals ». Un groupe dominant dans une région donnée emprisonnait les autres. Ils leur donnaient juste assez à manger pour qu’ils ne meurent pas de faim, car le graal d’un esclave mort ne produisait plus rien, et ils leur prenaient tout le reste.

Plus d’une fois, au moment d’accoster près d’une pierre à graal, le Hadji avait failli tomber aux mains d’un groupe d’esclavagistes. Mais Burton et les autres étaient perpétuellement sur le qui-vive quand il fallait s’approcher des côtes. Souvent, les gens les prévenaient des dangers qui les attendaient plus loin. A plusieurs reprises, des embarcations les avaient poursuivis. Quatre ou cinq fois, ils avaient dû virer de bord et fuir leurs ennemis en redescendant le Fleuve jusqu’à ce qu’ils repassent la frontière de l’Etat voisin, où la poursuite cessait généralement. Il fallait alors refaire la nuit, tous feux éteints, le chemin déjà accompli, pour franchir l’endroit dangereux.

Souvent, le Hadji ne pouvait pas accoster à l’heure des repas en raison de l’hostilité des riverains. Il fallait alors se contenter de demi-rations ou manger du poisson lorsqu’on pouvait en pêcher.

Les peuplades chamito-sémitiques de la région s’étaient finalement montrées amicales quand l’équipage du Hadji avait manifesté ses bonnes intentions. Un Moscovite du dix-huitième siècle les avait renseignés sur les esclavagistes qui habitaient de l’autre côté du goulet. Quelques navigateurs locaux s’étaient risqués à traverser le passage dangereux, mais pratiquement aucun n’en était revenu. Les rares rescapés avaient d’effroyables histoires à raconter sur ce qu’ils avaient vu.

Le Hadji fut chargé de pousses de bambou, de poisson séché et de diverses provisions qui devaient leur permettre de ne pas s’arrêter en route pendant une quinzaine de jours ou plus.

Ils étaient à présent en vue de l’entrée du goulet. L’attention de Burton était partagée entre sa navigation et l’équipage. Tout le monde était étendu sur le pont, pour prendre le soleil, ou bien adossé au surbau de ce qu’ils appelaient le « gaillard d’avant ».

John de Greystock était occupé à fixer des morceaux de cartilage mince, provenant d’un poisson-licorne, au talon d’une flèche. Dans un monde sans oiseaux et par conséquent sans plumes, le cartilage remplissait assez bien son rôle d’empennage. Greystock, ou Lord Greystoke, comme l’appelait Frigate (il n’avait jamais voulu dire pourquoi, mais cela semblait l’amuser énormément), était une recrue de choix quand il fallait se battre ou qu’il y avait un travail pénible à faire. C’était aussi un parleur infatigable et fort intéressant, au langage pittoresque et incroyablement obscène. Il avait d’innombrables anecdotes à raconter sur les guerres de Gascogne, sur ses conquêtes féminines, sur Edouard Longues-Jambes, et pouvait fournir, naturellement, de précieux renseignements sur son époque en général. Mais il avait aussi la tête dure et l’esprit très étroit dans beaucoup de domaines – tout au moins du point de vue de ceux qui venaient d’une époque postérieure. Il n’était pas non plus très propre. Il affirmait qu’il avait mené sur la Terre une vie très pieuse, et il disait sans doute la vérité, sinon il n’aurait pas eu l’honneur de faire partie de la suite du patriarche de Jérusalem. Mais maintenant que sa foi avait été ébranlée, il déclarait haïr les prêtres. Chaque fois qu’il en rencontrait un, il l’accablait de ses sarcasmes, dans l’espoir que celui qu’il provoquait ainsi finirait par le défier. C’est ce qui s’était produit plus d’une fois, et s’il n’y avait pas encore eu de mort, c’était par miracle. Burton lui avait reproché doucement sa conduite (on n’élève pas la voix en présence d’un Greystock, sauf si on est prêt à se battre avec lui jusqu’à la mort), en lui faisant valoir qu’ils étaient de simples hôtes en pays étranger et que, écrasés par le nombre, ils devaient respecter les lois de l’hospitalité. Greystock était parfaitement d’accord avec lui, mais il ne pouvait s’empêcher de provoquer tous les hommes d’Eglise qu’il rencontrait. Heureusement, ils ne passaient pas souvent dans des endroits où l’on pouvait trouver des prêtres chrétiens. En outre, parmi ceux-ci, il y en avait très peu qui auraient avoué ce qu’ils avaient été.

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