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La forêt de cristal [The Crystal World - fr]

Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:

Des arbres entièrement cristallisés, des feuilles transformées en joyaux, des oiseaux sculptés dans du quartz, des hommes recouverts de pierres précieuses… et heureux dans la mort…
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.

Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
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À minuit, le Dr Sanders sommeillait dans sa chambre du chalet, quand il entendit des bruits dans la cour de l’hôpital. Trop fatigué pour dormir, mais suffisamment épuisé pour ne pas écouter très attentivement, il ne prêta guère attention aux voix, ni au faisceau tremblotant du projecteur de la Land Rover qui balayait le toit et éclairait les grands arbres.

Un peu plus tard, les bruits reprirent. Dans la cour on faisait partir à la manivelle le moteur d’un antique camion. Il se mit à tourner, crachota, toussa. Des voix, des pas, se firent entendre dans les chalets. Tous les domestiques avaient l’air d’être debout, entrant et sortant des salles de l’autre côté de la cour, claquant les portes des armoires.

Quand il vit quelqu’un inspecter avec une lampe de poche la végétation sous sa fenêtre, Sanders sortit du lit et se vêtit.

Dans la salle à manger du chalet, il trouva l’un des domestiques qui regardait la forêt par la fenêtre ouverte.

— Que se passe-t-il ? Que diable faites-vous ici ? Où est le Dr Clair ?

— Le Dr Clair est près du camion, fit le jeune garçon en montrant la cour du doigt. La forêt. Faut qu’il aille voir.

— La forêt se rapproche ?

— Non, monsieur, elle ne bouge pas, le Dr Clair dit que vous n’avez qu’à dormir.

— Où est Mme Clair ?

— Elle est occupée.

— Que voulez-vous dire ? insista Sanders. Je croyais qu’elle était de garde la nuit. Voyons, que se passe-t-il ?

Le domestique hésita, ses lèvres formant sans bruit les formules polies enseignées par Max. Il allait parler quand des pas se firent entendre dans la cour. Sanders ouvrit la porte et Max vint vers lui, suivi de deux porteurs.

— Max ! Qu’y a-t-il ? Vous évacuez l’hôpital ?

Clair s’arrêta en face de lui, lèvres serrées, menton baissé. La lumière de la torche électrique montrait la sueur luisant sur son grand front bombé.

— Edward, est-ce que Suzanne est là avec vous ?

— Quoi ? Sanders recula d’un pas à l’intérieur, fit signe à Clair d’entrer. Mon cher ami ! Elle est partie ? Où ?

— Ah, j’aimerais bien le savoir ! Clair vint sur le pas de la porte. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur du chalet, indécis. Elle est partie il y a à peu près deux heures, Dieu sait où. Vous ne l’avez pas vue ?

— Pas depuis le début de la soirée. Sanders boutonna les poignets de sa chemise. Venez, Max, allons la chercher !

— Pas vous, Edward, fit Max, levant la main. J’ai assez de problèmes, croyez-moi. Il y a un ou deux villages dans les collines, fit-il sans conviction, elle est peut-être allée visiter les infirmeries. Restez ici, et veillez à ce que tout soit en ordre. Je prends la Land Rover et deux hommes. Les autres pourront prendre le camion et surveiller l’hôtel Bourbon.

Sanders voulut discuter mais Clair se détourna et s’éloigna. Sanders le suivit dans l’allée et le vit grimper dans l’auto.

— Elle est repartie dans la forêt, pauvre femme, dit Sanders au domestique.

— Vous le savez, monsieur ? fit le jeune garçon en lui jetant un vif coup d’œil.

— Non, mais j’en suis pourtant sûr. Chacun de nous a quelque chose qu’il ne peut supporter qu’on lui rappelle. Dites au conducteur du camion d’attendre, il pourra m’emmener à l’hôtel.

— Vous allez dans la forêt, monsieur ? fit le domestique en le prenant par le bras.

— Naturellement. Elle est quelque part là-bas. C’est pour moi un châtiment que je ne puis ignorer.

L’antique moteur du camion se réveilla et son fracas résonna dans tout l’hôpital. Sanders grimpa à l’arrière. Il démarra, tourna lentement autour de la fontaine. Une demi-douzaine d’infirmiers indigènes étaient assis derrière le chauffeur.

Ils atteignirent la grand-route cinq minutes plus tard, puis roulèrent bruyamment dans l’obscurité vers la coque blanche de l’hôtel Bourbon. Le camion s’arrêta dans l’allée envahie par les herbes, ses phares firent jouer leur lumière sur la forêt. Quand ils balayèrent les arbres cristallins, les prismes blancs étincelèrent jusqu’au fleuve à un kilomètre au sud, comme une immense coulée de verre brisé.

Sanders sauta à bas du camion et alla vers le chauffeur. Aucun des hommes n’avait vu partir Suzanne, mais après avoir surveillé la forêt, ils étaient tous convaincus qu’elle y était entrée. À voir la confuse mêlée autour du véhicule, il était évident qu’ils n’avaient aucune intention de la suivre. Quand Sanders essaya d’entraîner le chauffeur, il marmotta quelques allusions aux « fantômes blancs » qui patrouillaient à l’intérieur — peut-être avait-on aperçu Ventress et Thorensen à la poursuite l’un de l’autre, ou Radek chancelant vers sa tombe perdue.

Cinq minutes plus tard quand il vit que l’expédition de secours n’était toujours pas prête à se former, le chauffeur insistant pour rester près de son projecteur et les autres s’étant dirigés vers l’hôtel Bourbon où ils étaient assis à fumer leur cigare au milieu des colonnes éboulées, le Dr Sanders partit seul sur la grand-route. L’éclat de la forêt à sa gauche jetait une froide lueur de clair de lune sur la surface goudronnée à ses pieds, et éclaira l’entrée d’une petite route latérale descendant vers le fleuve. Sanders regarda cet étroit défilé menant vers le monde illuminé. Il hésita un instant, écouta les voix faiblissantes des indigènes. Puis il serra les poings dans ses poches et marcha sur le bas-côté de la route, se frayant un chemin parmi les éperons de glace qui se dressaient de plus en plus denses autour de lui.

En un quart d’heure il atteignit le fleuve, le franchit sur un pont en ruine qui inclinait vers la surface gelée comme une toile d’araignée gemmée ses poutrelles décorées d’argent. La surface blanche du fleuve serpentait autour des arbres gelés. Les rares bateaux le long des rives étaient recouverts d’une croûte de cristaux si épaisse qu’ils étaient à peine reconnaissables. Leur lumière semblait plus sombre et plus intense comme s’ils scellaient à l’intérieur leur éclat.

Le costume de Sanders recommençait déjà à briller dans l’obscurité, la fine gelée formant des éperons de cristal sur l’étoffe. Le processus de cristallisation était partout plus avancé qu’auparavant. Les chaussures du médecin étaient déjà encloses dans des coupes de prismes.

Mont Royal était vide. Avançant péniblement dans les rues désertes au pied des bâtiments blancs qui surgissaient indistincts autour de lui comme des sépulcres, Sanders atteignit le port. Debout sur la jetée il vit la cataracte au loin de l’autre côté de la surface gelée du fleuve. Plus haute qu’auparavant, elle formait une impénétrable barrière entre lui et l’armée perdue quelque part au sud.

Un peu avant l’aube il traversa de nouveau la ville dans l’espoir de retrouver la gloriette où s’abritaient Thorensen et sa jeune femme mourante. Il passa à côté d’une petite plaque de trottoir où ne se voyait aucune excroissance de cristal. Elle se trouvait au-dessous des fenêtres brisées d’un dépôt des mines. Des poignées de pierres précieuses étaient répandues sur le trottoir, bagues de rubis et d’émeraude, broches et pendentifs de topaze, mêlés à d’innombrables pierres plus petites, à des diamants industriels. Cette moisson abandonnée par les pillards étincelait d’un éclat froid au clair de lune.

Debout au milieu des pierreries Sanders remarqua que les excroissances de cristal de ses chaussures étaient en train de se dissoudre, fondaient comme des glaçons exposés à une chaleur soudaine. Des morceaux de la croûte tombaient, et, déliquescents, s’évanouissaient dans l’air.

Il comprit alors pourquoi Thorensen avait apporté les bijoux à la jeune femme et pourquoi elle les avait saisis avec tant d’avidité. Par quelque phénomène optique ou électromagnétique, l’intense foyer de lumière à l’intérieur des pierres produisait une compression du temps si bien que la décharge de lumière des surfaces renversait le processus de cristallisation. Ce don du temps expliquait peut-être l’éternelle séduction des pierres précieuses, tout autant que celle de la peinture et de l’architecture baroque. Leurs crêtes et leurs cartouches compliquées occupant plus que leur propre volume d’espace paraissaient ainsi contenir un plus grand temps ambiant, donnant cette indubitable prémonition de l’immortalité ressentie dans Saint-Pierre ou le château de Nymphenbourg. En contraste, l’architecture du XXe siècle, caractérisée par des façades rectangulaires et sans ornements, un espace et un temps euclidiens simples, était celle du Nouveau Monde assuré d’être fermement ancré dans l’avenir et indifférent à ces angoisses de la mortalité qui hantaient l’esprit de la vieille Europe.

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