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L'homme dans le labyrinthe [The Man in the Maze - fr]

Электронная книга - «L'homme dans le labyrinthe [The Man in the Maze - fr]». Краткое содержание книги:

« Muller vivait depuis neuf ans dans le labyrinthe. Maintenant, il le connaissait bien. Il savait ses pièges, ses méandres, ses embranchements trom­peurs, ses trappes mortelles. Depuis le temps, il avait fini par se familiariser avec cet édifice de la dimension d’une ville, sinon avec la situation qui l’avait conduit à y chercher refuge. »
Tous les hommes qui avaient tenté de pénétrer dans le labyrinthe de Lemnos avant Muller étaient morts d’une façon atroce. Tous ceux qui avaient essayé de l’y rejoindre par la suite avaient été massacrés.
Aujourd’hui Ned Rawlins vient d’atterrir près du labyrinthe. Il a reçu l’ordre de ramener Muller sur la Terre, sa planète natale qui a besoin de lui. Sa planète qui, neuf ans auparavant, l’avait impi­toyablement chassé, forcé à se réfugier au cœur de ce labyrinthe aux dédales mortels.
Quelles chances Rawlins a-t-il de survivre et d’accomplir sa mission ?
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Des scrupules moraux et des doutes quant à son courage commencèrent à l’envahir.

Jamais auparavant il n’avait rien fait d’aussi important. Il avait fait ses études, puis, au bureau de Boardman, il avait rempli quelques tâches de routine, avec de temps en temps un problème un peu plus important à traiter. Mais il avait toujours pensé que sa vraie carrière n’avait pas encore commencé ; jusqu’à présent il en était resté au stade des préliminaires. Maintenant, à l’aube de sa vie, il prenait conscience qu’il allait accomplir quelque chose de grave et d’irréversible. Ce n’était pas de l’entraînement. Ses actes à lui, grand benêt blond entêté et ambitieux, pouvaient — et Charles Boardman s’était montré très précis sur ce point — influencer le cours de l’Histoire à venir.

Ping.

Il regarda autour de lui. Ses détecteurs avaient parlé. La silhouette d’un homme se détacha de l’ombre. Muller !

À vingt mètres l’un de l’autre ils se firent face. Rawlins se souvenait de Muller comme d’un géant et il fut surpris de constater qu’ils étaient presque de la même taille, un peu plus de deux mètres. La tenue de Muller, en assez mauvais état, était faite en une sorte de matière brillante et de couleur sombre. À cette heure, la lumière frisante accentuait les reliefs de son visage, tout en pitons et en vallées.

Sa main tenait la boule, grosse comme une pomme, avec laquelle il avait détruit le robot.

La voix de Boardman bourdonna dans l’oreille de Rawlins :

— Approchez-vous de lui. Ayez l’air timide, hésitant et amical. Montrez-lui que vous êtes intéressé. Et n’oubliez pas de garder vos mains de façon qu’il puisse toujours les voir.

Rawlins obéit. Il se demanda à quelle distance il commencerait à ressentir les effets néfastes. Il devait se forcer pour décrocher son regard du petit globe scintillant que Muller tenait dans sa main comme une grenade. Arrivé à une dizaine de mètres de l’homme, les premiers effluves devinrent perceptibles. Oui. Ce devait être cela. Il conclut qu’il serait capable de les supporter s’il n’avançait pas plus.

Muller parla :

— Que me voul…

Les mots sortirent de sa bouche comme un cri rauque et perçant. Il se tut. Ses mâchoires se contractèrent et il semblait faire un effort pour contrôler la contraction de son larynx. Rawlins se mordit la lèvre inférieure. Il sentait battre une de ses paupières sans qu’il pût l’arrêter. Le souffle oppressé de Boardman lui parvenait dans son écouteur.

Muller s’était repris.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

Sa voix maintenant était juste et profonde, vibrante de colère contenue.

— Simplement vous parler. C’est vrai, je vous assure. Je ne veux pas vous causer d’ennuis, M. Muller.

— Vous me connaissez ?

— Bien sûr. Tout le monde vous connaît. C’est-à-dire que vous étiez un de mes héros quand j’allais encore à l’école. Nous avons même fait des devoirs sur vous. Des dissertations. On devait…

Ce cri atroce, à nouveau :

— Foutez le camp !

La main qui tenait la boule noire s’éleva. La petite fenêtre carrée le visait. Rawlins se souvint comment l’écran s’était tout à coup obscurci. Il fallait parler vite… vite, comme si de rien n’était.

— Vous savez, Stephen Rawlins était mon père. J’avais dit à mes copains que je vous…

Le bras se détendit :

— Stephen Rawlins ?

— Oui, c’était mon père.

Ned sentait son œil gauche se liquéfier. Au-dessus de ses épaules, une buée de transpiration s’évaporait et se condensait. Maintenant, il recevait de plus en plus fortement les émanations de Muller, comme s’il lui avait fallu quelques minutes pour se mettre sur la bonne longueur d’onde. Là, il ressentait le torrent d’angoisses, de tristesses, de peines et de douleurs. Un déchirement pareil à une vallée paisible tout à coup fendue et désolée, s’ouvrant sur des abîmes atroces et insondables.

— J’étais très jeune quand je vous ai vu, poursuivit-il difficilement. Vous reveniez de… où… cela ?… Euh… de 82 Eridani, je crois. Vous étiez tout hâlé et bronzé. Je devais avoir huit ans et vous m’avez pris dans vos bras et vous m’avez lancé en l’air. Mais vous n’étiez plus habitué à la pesanteur terrestre et vous m’avez lancé trop fort. Je me suis cogné la tête contre le plafond et naturellement je me suis mis à pleurer. Alors vous m’avez donné quelque chose pour que j’arrête, une petite perle qui changeait de couleur…

Les mains de Muller pendaient à présent à ses côtés. La pomme avait disparu. Sa voix était tendue :

— Quel était votre prénom, déjà ? Fred, Ted, Ed ? C’est cela. Oui. Ed. Edward Rawlins.

— Un peu après on a commencé à m’appeler Ned. Vous vous souvenez donc de moi ?

— Un peu, oui. Je me souviens beaucoup mieux de votre père.

Muller se détourna et toussa. Sa main glissa dans sa poche. Puis il releva la tête et le soleil couchant colora ses traits d’un orange soutenu, lui donnant l’air d’une apparition surnaturelle. Il fit un geste rapide avec son doigt :

— Allez-vous-en, Ned. Dites à vos compagnons que je ne veux pas être dérangé. Je suis un homme très malade et je veux être seul.

— Malade ?

— Malade. Oui. D’une mystérieuse pourriture de l’âme. Écoutez-moi, Ned : vous êtes un jeune homme beau et sympathique, et j’aime beaucoup votre père. Je pense ce que je dis. Et donc, vous devez me croire si je vous dis que je ne veux pas que vous tourniez autour de moi. Vous le regretteriez. Ce n’est pas une menace, c’est la vérité, littéralement. Allez-vous-en. Loin de moi.

La voix de Boardman se fit entendre.

— Ne cédez pas. Approchez-vous. Même si cela vous fait souffrir.

Rawlins fit un pas prudent en avant, pensant à la boule enfouie dans la poche de Muller. Le regard de cet homme prouvait qu’il n’était pas rationnel. Il avança d’un mètre. La puissance des émanations semblait doubler.

— Je vous en prie, ne me chassez pas, M. Muller. Je ne vous veux pas de mal. Si mon père avait appris que je vous ai découvert ainsi, tel que vous êtes, et que je n’ai pas essayé de vous aider, il ne me l’aurait jamais pardonné.

— Avait appris ? Ne vous aurait jamais pardonné ? Qu’est-il arrivé à votre père ?

— Il est mort.

— Mort ? Quand ? Où ?

— Il y a quatre ans, sur Rigel XXII. Il était chargé de monter un réseau connectant toutes les planètes du système Rigel. L’amplificateur s’est déréglé et le faisceau a été inversé. Mon père a été tué sur le coup.

— Mon Dieu. Il était encore si jeune !

— Il aurait eu cinquante ans dans un mois. Nous devions aller le rejoindre sans qu’il le sache, pour lui faire une surprise. Au lieu de cela, j’y suis allé seul pour ramener son corps sur Terre.

L’expression de Muller s’adoucit. Une sorte de tristesse emplit son regard et dénoua sa bouche tendue. Comme si la peine de quelqu’un d’autre le lavait un peu de la sienne. Pour combien de temps ?

— Approchez-vous encore, ordonna Boardman.

Un autre pas, et puis un autre, profitant de ce que Muller semblait ne pas le remarquer. Rawlins eut une sensation subite de chaleur. Ce n’était pas physique mais psychologique, comme un embrasement émotionnel rayonnant dans toutes les directions. La terreur le fit trembler. L’héritage de pragmatisme que lui avait légué son père l’avait empêché de croire vraiment à l’histoire qu’on lui avait racontée sur les Hydriens et Muller. Quoi, un sort jeté ? Si cela ne peut être reproduit en laboratoire, ce n’est pas réel. Si cela ne peut être mis en équation, ce n’est pas réel. S’il n’y a pas de circuits, ce n’est pas réel. C’est ainsi que parlait son père. Comment un être humain pouvait-il être transformé fondamentalement au point d’émettre réellement ses propres émotions ? Aucun circuit ne pouvait créer une telle fonction. Et pourtant, Ned Rawlins recevait avec horreur des bribes de cette émission.

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