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Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]

Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:

Adressé durant l'hiver 41 au Q.G. des armées du IIIe Reich, cet incroyable message, venu d'une antique forteresse de Transylvanie, est signé du capitaine Woermann, un soldat d'expérience…
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
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L’ombre s’épaissit quand les flammes moururent et que la lampe s’éteignit complètement. Les murs de la pièce avaient disparu ou, plutôt, ils étaient noyés dans une pénombre rougeâtre qui émanait des braises rougeoyantes.

Ils n’étaient plus seuls. Quelque chose se déplaçait dans les ténèbres. Furtivement. Quelque chose de sale, quelque chose qui avait faim.

Une brise se leva alors, qui se transforma rapidement en une véritable bourrasque – bien que la porte et les fenêtres fussent fermées.

Magda tenta de se libérer de la terreur qui l’envahissait. Elle lâcha la main de son père. Elle ne pouvait voir la porte mais elle se souvenait de son emplacement. Elle se plaça alors devant le fauteuil roulant et le poussa, dos en avant, vers la porte. Il leur suffisait d’atteindre la cour ; là, ils seraient en sécurité. Pourquoi ? Elle n’en savait rien. Mais demeurer dans cette pièce, c’était attendre que la mort vienne les appeler par leur nom.

Le fauteuil roulant avait parcouru près de deux mètres dans la direction de la porte quand il se trouva immobilisé. La panique submergea Magda. Quelque chose les empêchait de passer ! Ce n’était pas un mur invisible, mais une chose bien tangible ; on eût plutôt dit que quelqu’un retenait le fauteuil et s’amusait de la voir déployer tant d’efforts.

Pendant un court instant, dans les ténèbres qui régnaient tout autour du fauteuil, elle eut l’impression de voir un visage blafard qui la regardait. Puis la vision disparut.

Le cœur de Magda battait à tout rompre et la paume de ses mains était si moite qu’elles dérapaient sur les poignées du fauteuil. Cela ne pouvait être ! C’était une hallucination ! Rien de cela n’était réel… voilà ce que son esprit lui criait. Mais son corps, lui, croyait ! Elle se pencha vers son père et la terreur qu’elle lut dans ses yeux n’avait d’égale que la sienne propre.

— Ne t’arrête pas !

— Je ne peux plus avancer !

Il tenta de tourner la tête pour découvrir ce qui faisait obstacle à leur fuite, mais ses vertèbres le lui refusèrent.

— Vite, près du feu !

Magda voulut tirer le fauteuil mais une poigne glacée s’abattit sur son bras.

Sa gorge étouffa un cri et elle ne parvint qu’à émettre une plainte suraigüe. Le froid qui s’infiltrait dans son bras remontait vers son épaule pour redescendre vers son cœur. Elle baissa les yeux et vit une main qui l’agrippait juste au-dessus du coude. Les doigts en étaient longs et épais, et des poils bouclés recouvraient le dos jusqu’à la naissance des ongles. Le poignet semblait se fondre dans la nuit.

Cette vision l’emplit de dégoût ; quoiqu’elle fût vêtue assez chaudement, elle se sentait nue et frissonnante. Elle chercha un visage mais n’en trouva aucun et lutta pour se dégager. Ses chaussures crissaient sur le sol mais ses pieds ne faisaient que du sur place. Et elle ne pouvait se résoudre à toucher cette main.

Les ténèbres prirent alors une autre nuance, comme si elles s’éclaircissaient. Une forme pâle et ovale s’avança vers elle, pour ne s’arrêter qu’à quelques centimètres. C’était un visage. Un visage de cauchemar.

Le front était large. De longs cheveux noirs pendaient de part et d’autre ainsi que des serpents. Une peau livide, des joues creuses, un nez busqué. Les lèvres retroussées dévoilaient des dents jaunâtres, effilées. Mais c’était surtout les yeux qui, plus que la poigne glacée sur le bras de Magda, paralysaient la jeune femme.

Les yeux. Larges et ronds, froids et cristallins, avec des pupilles comme des trous noirs creusés dans un chaos grouillant par-delà le mur de la raison et de la réalité, des pupilles sombres comme un ciel qui n’aurait jamais connu le soleil ou les étoiles de la nuit. Les iris se dilataient, portes jumelles qui s’entrouvraient et l’attiraient irrésistiblement vers la folie…

La folie. C’était une chose si attirante. La sécurité, la sérénité, l’isolement. Que ce serait bon de franchir ces portes pour se noyer dans ces lacs de ténèbres… que ce serait…

Non !

Magda repoussa cette tentation et se débattit de nouveau. Mais… pourquoi résister ? La vie n’était que misère et maladie – un combat où l’on n’était jamais le vainqueur. Vivre, à quoi cela servait-il ?

Et pourtant, quelque chose en elle refusait de se rendre, de se soumettre, de s’abandonner au courant qui l’entraînait vers la nuit. Mais elle se sentait si lasse, et puis, quelle différence cela pouvait-il faire de céder ?

Un bruit… une musique… non, ce n’était pas une musique. Un son dans sa tête, une musique qui n’était pas… une cacophonie délirante qui ébranlait les dernières murailles de son esprit. Autour d’elle, le monde – toutes choses – disparut lentement, et il ne demeurait plus que ces yeux… ces yeux…

… elle vacilla, au bord de l’éternité…

… quand elle entendit la voix de Papa.

Magda s’y cramponna désespérément comme un nageur à la corde qu’on lui jette. Papa ne l’appelait pas, il ne parlait même pas en roumain, mais c’était bien sa voix, la seule chose familière dans ce chaos qui l’englobait.

Les yeux se détournèrent. Magda était libre. La main l’avait lâchée.

Épuisée, en sueur, haletante, elle serra contre elle ses vêtements gonflés par le vent qui soufflait toujours dans la pièce. Puis la terreur revint, plus forte que jamais, car les yeux se posaient à présent sur son père.

Mais Papa ne fléchit pas sous le regard impitoyable. Il reprit la parole dans une langue qu’elle ne connaissait pas. Elle vit le sourire hideux s’effacer sur les lèvres décharnées. Les yeux rétrécirent pour ne plus former que deux fentes, comme si un esprit réfléchissait aux paroles de Papa.

Incapable d’agir, Magda contempla le visage. Elle vit la commissure des lèvres se retrousser doucement – un hochement de tête, une décision…

Le vent tomba aussi subitement qu’il s’était levé. Le visage se fondit dans la nuit.

Tout était redevenu tranquille.

Immobiles, Magda et son père se regardèrent. Le froid et l’obscurité diminuèrent peu à peu. Une bûche craqua dans l’âtre.

— Papa, comment vas-tu ? dit-elle, accrochée au fauteuil.

Mais Papa n’était préoccupé que par ses doigts gantés.

— Mon Dieu, qu’était-ce ? Qu’était-ce ? bredouillât-elle, comme si elle revivait toute cette scène.

Papa ne l’écoutait pas.

— Ils sont morts. Je ne sens plus rien, dit-il, en retirant lentement ses gants.

Elle poussa le fauteuil vers la cheminée, où le feu brûlait maintenant avec toute son intensité. Elle était épuisée, à bout de nerfs, mais cela était sans importance. Pourquoi dois-je toujours être là ? Pourquoi dois-je toujours être la plus forte ? Une fois… rien qu’une fois… elle aurait tant aimé que quelqu’un s’occupe d’elle. Mais elle chassa bien vite ces pensées. Une fille ne devait pas réagir de la sorte quand son père avait besoin d’elle.

— Tends les mains. Papa ! Il n’y a pas d’eau chaude, il faudra nous contenter des flammes !

À la lueur vacillante, elle s’aperçut que les mains de son père étaient devenues aussi livides que celles de la… de la chose.

Elle commença de les frotter, mais sans précipitation. Dans leur maison de Bucarest, une bouilloire chauffait en permanence sur le poêle. Toute chute soudaine de température provoquait un spasme dans les artères : les docteurs parlaient de maladie de Raynaud. La nicotine lui faisait le même effet, et il avait dû cesser à tout jamais de fumer le cigare. La gangrène pouvait s’installer si les tissus étaient trop longtemps privés d’oxygène.

Elle le vit présenter ses mains à la flamme, les tourner en tous sens. Pour l’instant, il ne sentait encore rien, mais il souffrirait le martyre quand le sang circulerait de nouveau.

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