Dominium Mundi. Livre II
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #2
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-1-090648-18-0
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:
Lorsque le pape lui avait proposé de le nommer Préteur pérégrin, au cours d’une entrevue secrète, trois ans plus tôt, celui-ci avait dû lui révéler certains motifs classifiés qui l’avaient poussé à décréter la croisade. Et ces motifs étaient si choquants que Pierre avait tout d’abord refusé de les croire. Puis, précisément en raison du caractère fondamental de ces motifs, il s’était laissé persuader par Urbain que, dans l’intérêt de l’ECM et de la chrétienté en général, il devait accepter de mettre son immense talent de guide spirituel au service de la croisade. L’enjeu était tel – « rien de moins que la survie de notre sainte mère l’Église », lui avait dit le pape – que seul un authentique croyant, un homme à la foi profonde, pouvait mener une telle campagne jusqu’à son terme, y compris dans ses aspects les plus confidentiels. Pierre avait dû faire appel à toutes les ressources de sa volonté pour surmonter son trouble et comme celle-ci était grande, il avait fini par endosser ce nouveau costume à la perfection.
Pourtant, quand il s’était trouvé face à la brutalité crue de la guerre, face au massacre industriel des Atamides, il avait perdu pied.
Oui, Godefroy avait raison, il n’était pas à sa place ici.
Il avait donc baissé les bras et renoncé. Renoncé à exercer son magistère sur cette croisade. Les seigneurs se considéraient comme des spécialistes de la guerre, soit ! Il leur laisserait dorénavant ce sinistre privilège et se consacrerait exclusivement aux questions religieuses.
Prendre cette décision l’avait soulagé. Bien que par la suite, son importance dans la chaîne décisionnelle diminuât progressivement, bien qu’on ne lui donnât pratiquement aucun moyen pour diriger et développer sa nouvelle juridiction religieuse, il se sentait désormais mieux. À sa place.
Aussi, lorsque son messageur bipa et qu’il vit que la communication émanait de Robert de Montgomery, il hésita à répondre. Quoi que puisse avoir à lui dire cet homme, il ne pouvait rien en sortir de bon, ni pour lui, ni pour personne d’ailleurs.
À contrecœur, il effleura du pouce l’écran du minuscule appareil. Le visage crispé et les yeux brillants de Robert apparurent aussitôt.
« Ah, mon père ! dit-il d’une voix énergique. Mes respects. Je craignais que vous ne soyez indisponible.
— C’est tout comme, Monsieur le duc, répondit Pierre en s’efforçant d’être sec sans être impoli. Je mets la dernière main à l’aménagement de ce que nos ingénieurs ont l’aplomb d’appeler cathédrale. »
Alors qu’avant, il se contentait d’appeler Montgomery par son prénom – tout en sachant que cela l’agaçait ; à présent, Pierre se sentait un peu obligé de lui donner son titre. Depuis sa disgrâce officieuse, par un effet de vases communicants, l’ascendant que l’Ermite avait perdu sur cette campagne, le duc de Normandie l’avait en partie récupéré. Il n’y avait rien d’officiel là-dedans, simplement un état de fait que plus ou moins tout le monde acceptait.
« Allons, cher Pierre, je suis sûr que dès que les dernières batailles importantes que nous livrons en ce moment seront gagnées, le Conseil votera une augmentation de vos moyens afin que vous puissiez donner à la Nouvelle-Jérusalem la cathédrale qu’elle mérite. »
Je peux faire voter au Conseil ce que je veux ! Je suis encore le chef de cette maudite croisade ! faillit répondre Pierre.
« Je suppose que vous ne m’appelez pas pour cela, cher Robert. J’espère que vous ne venez pas m’annoncer que le sanctuaire a déjà été libéré ? Nous ne sommes absolument pas prêts pour la cérémonie ! Et il est hors de question de célébrer un tel événement dans un lieu aussi… peu digne de Dieu.
— Non, rassurez-vous. Nos simulations prévoient que le sanctuaire tombera demain, dans l’après-midi, et elles sont fiables. Vous avez donc encore du temps pour préparer l’événement dans de bonnes conditions. »
C’est vous qui le dites !
« En fait, continua Robert, je vous appelle pour tout autre chose. Tancrède de Tarente refait parler de lui. Il a aujourd’hui gravement désobéi aux ordres et entraîné avec lui plusieurs unités dans la rébellion. Je pense que vous serez d’accord avec moi qu’il convient cette fois de le punir de manière exemplaire. Le conseil s’était montré clément avec lui la dernière fois et avait décidé de lui donner une dernière chance. Il n’a visiblement pas su s’en saisir et a récidivé, d’une manière plus grave encore. Cette fois, nous ne pourrons donc éviter de le traduire en cour martiale. Je suppose que vous partagez ce point de vue, mon père. »
Cela recommençait.
Pierre ne pouvait pas le croire. Il lui avait déjà fallu une fois dénouer cet abominable nœud d’intrigues politiques et cela avait été un calvaire pour lui. Imaginer qu’il fallait recommencer et se sentir à nouveau comme un funambule au-dessus d’un lac infesté de requins… Cette pensée lui nouait l’estomac.
« Je… Il me faudrait un peu de temps pour y réfléchir…
— Malheureusement, nous n’en disposons point, cher Pierre. Que cela nous plaise ou non, Tarente est un héros pour les troupes. Malgré sa criminelle indiscipline, il possède une aptitude au combat hors du commun qui suscite l’admiration parmi les hommes. Sa rébellion et sa traduction en cour martiale risquent d’avoir un effet désastreux sur le moral des troupes. Par ailleurs, même s’il a ignominieusement désobéi aux ordres, il a aussi peut-être sauvé des centaines de vies de, hum… d’une nouvelle bévue de Villeneuve-Cassaignes. Je sais que Raymond de St. Gilles n’aurait jamais dû coopter son beau-frère à un poste si sensible, mais ce qui est fait est fait. Pour toutes ces raisons, il convient d’aller vite et de juger Tancrède de Tarente dans les heures qui viennent, pendant que l’essentiel des troupes est encore au front. De plus, Godefroy de Bouillon et Bohémond, qui ne perdent jamais une occasion de parader sur les champs de bataille, s’y trouvent aussi. Nous avons donc l’opportunité de résoudre une fois pour toutes le cas de cet insoumis en provoquant un minimum de remous. »
Quelle tirade ! Ainsi, la même scène allait se rejouer. Les mêmes sphères d’influence s’affronteraient et Robert tenterait à nouveau de laver un vieil affront et de mettre à terre son ancien ennemi. Le Prêteur comprit qu’il tenait là le moyen de reprendre la main et de réaffirmer son autorité sur la croisade. D’ailleurs, c’était bien ce qu’il lisait dans le regard embarrassé de Robert. Le duc ne se laisserait certainement pas faire si Pierre montait à nouveau au créneau. Néanmoins, il n’était pas légitime, lui. C’était Pierre l’Ermite le magistrat suprême de la croisade, le Prætor peregrini.
Mais cette idée, qui avait fusé en lui avec la brièveté d’un éclair, s’évanouit aussitôt. Pierre était devenu étranger à ces histoires. Ces machinations politiques le laissaient désormais de marbre. Les nobles n’aimaient rien tant que s’écharper entre eux, grand bien leur fasse ! Lui était au-dessus de cela. C’était un homme de Dieu.
« Peut-être que…, » commença-t-il sans trop savoir quoi dire. Son malaise devait être visible, car il lut sur le visage du duc un fugace sourire de victoire. Étrangement, cette marque de mépris, qui en d’autres temps aurait provoqué sa colère, le laissa indifférent. Il se sentit brusquement las. Il n’avait plus qu’un désir, s’occuper de sa pseudo-cathédrale et qu’on le laisse en paix.