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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Vous étiez canonnier, je présume ?

— Et fier de l’être, monsieur. J’ai perdu mon bras à la bataille de Minorque en 56, avec M. de La Galissonnière sur une frégate de haut bord de soixante canons.

— Et donc ce billet…

— La coutume est de donner des billets de faveur aux comédiens, qui en disposent à leur gré. Enfin… en petit nombre, faut pas bouffer le fonds.

— Et comment savez-vous que ce billet a été donné par Mlle Bichelière ?

— Tu ne perds pas ton cap, hein, mon gars ! Le petit numéro que tu vois correspond à la ration de places allouées à la jouvencelle. Quand elle n’a pas galant en tête, c’est plutôt une bonne fille. Autrement, elle a des retours violents.

— Vraiment ?

— Tu n’imagines pas ! Elle vire lof sur lof, jaillit sur sa victime et tire à démâter. Dans le milieu, on la surnomme Marie la Sanglante.

— À ce point ? Contre qui en a-t-elle pour l’instant ?

— Oh ! Tout est déjà rompu, le pauvret a reçu son paquet. Tiens, juste après la représentation de jeudi dernier. Ce soir-là, un élément du décor s’est enflammé. Avec elle, c’est tout un : ou les membrures craquent de passion ou l’ancre dérape de colère. Dès qu’un gandin lui suce la peau, elle se tient plus, une chatte de gouttière un jour de pleine lune.

— Et ce gandin, comme vous dites, vous connaissez peut-être son nom ?

— Aussi vrai qu’on m’appelle « l’Horloger ».

— Curieux surnom.

— Ouais, j’ai une horloge dans la tête. Avec moi, les retards sont toujours notés. Manquerait plus que quelqu’un rate son quart.

— Ainsi donc, il ne vous est pas inconnu.

— Un jeunot un peu pâlichon, tout poudré. L’épaulette seule lui donne un peu de carrure.

— C’est un officier ?

— Je veux ! Et pas n’importe où : dans les gardes françaises ! Ceux qui se pavanent à Paris et qu’on voit jamais en ligne. Ceux qui montent à l’assaut au bal de l’Opéra. Je connais point son nom. C’est pas faute de lui avoir demandé quand il passait devant ma cambuse, mais il lirait sa ligne. C’est un vicomte je crois.

— Lui était-il fort attaché ?

— Comme la bernique au rocher ! Le pauvret croyait à une vraie amour, et jeudi dernier elle lui a balancé son congé.

— Y avait-il quelqu’un de nouveau sur les rangs ?

— C’est fort possible ; j’ai vu passer un gaillard plusieurs fois depuis.

— Vous le reconnaîtriez ?

— Sûrement pas : il ne cherchait pas à se faire reconnaître, gris-noir, couleur de muraille. J’ai tenté de l’arrêter une fois, il m’a dit qu’il portait une lettre à la galvaudeuse.

— Rien d’autre ?

 L’homme se gratta la tête.

— J’ai juste noté une mèche jaunasse qui dépassait de la perruque.

Nicolas se leva.

— Un grand merci, ce que vous m’avez dit me sera fort utile.

— Tu m’as fait plaisir, mon gars ! Arrive quand tu veux. Chez moi, c’est la maison de tout le monde ! Si tu as besoin de moi, je me nomme Pelven, dit « l’Horloger ».

— Encore une chose : à quelle heure Mlle Bichelière arrive-t-elle au théâtre ?

Pelven réfléchit un moment.

— Il est deux heures après midi. Elle est encore chez elle et ne pointera son museau que vers les quatre heures. Mais si vous voulez la voir, elle habite un coquet logis dans une maison au coin de la rue de Richelieu, à l’angle du boulevard Montmartre.

Un peu étourdi, Nicolas apprécia l’air frais qui lui fouetta le visage. Sa recherche prenait soudain un tour nouveau. La description de Mlle Bichelière imposait d’agir avec prudence. Qu’avait-elle à dire sur sa liaison avec Lionel de Ruissec ? Pourquoi l’avait-elle quitté ? Ces événements avaient-ils un lien avec l’assassinat du jeune officier et celui de sa mère ? Il y avait beaucoup d’inconnues dans cette trame qui mêlait les deux mondes du théâtre et de la Cour.

Nicolas réfléchit longuement et se retrouva soudain dans l’agitation des boulevards. Les feuilles des arbres, plantés sur trois ou quatre rangées, achevaient de tomber, leur chute accélérée par les gelées nocturnes. Sur la partie centrale du cours, une foule d’équipages et de cavaliers défilait à petit trot. Un peu partout, des tréteaux permettaient à des bonimenteurs et des bateleurs de haranguer la foule des curieux. Des femmes aux tenues voyantes circulaient d’un pas lent. Il fut dévisagé crûment par des visages maquillés à l’excès. Il était toujours frappé par le mélange encore sensible de la ville et d’endroits presque campagnards. Celui-ci juxtaposait ainsi les distractions populaires et quelques hôtels particuliers habités par la bourgeoisie ou la noblesse.

Il repéra facilement la maison de la comédienne. À l’entrée, il fut arrêté par une maritorne enveloppée d’un vaste caraco en peau de lapin qui, trônant sur un tabouret paillé, proposait aux passants de petits pantins articulés et tout un éventaire de peignes, aiguilles, épingles et cartes à jouer. Elle étendit une jambe épaisse et entourée de bandages pour lui barrer la route. Nicolas avait l’habitude de cette espèce de cerbère. Il ne voulait pas donner d’éveil en excipant de ses fonctions. Il savait qu’une politesse humble, un sourire discret et, surtout, quelques liards permettaient de se la concilier et d’apaiser bien des méfiances. C’étaient là les règles d’étiquette obligées de la politesse parisienne. La portière lui décocha un sourire salace qui découvrit des dents gâtées, une langue grisâtre et une œillade qui le fit rougir. « La Bichelière » était au logis.

À l’entresol, il souleva le marteau d’une porte fraîchement revernie. Elle laissa passer aussitôt le bout du visage en lame de couteau d’une soubrette visiblement habituée à recevoir les visiteurs sans leur poser de questions. Elle lui jeta toutefois un regard inquisiteur qui dut se révéler satisfaisant. Après l’avoir débarrassé de son tricorne et de son manteau, elle le fit entrer dans un petit salon où dominait encore une forte odeur de peinture. Le logis semblait récemment installé et rafraîchi. Il songea aux rumeurs sur les ennuis d’argent du vicomte, réputé dispendieux et ruiné au jeu. Ce n’était pas seulement le pharaon ou le biribi qui dérangeaient les affaires du jeune homme. L’avide Bichelière participait pour une bonne part au délabrement de sa fortune. Tout ce luxe déployé n’était d’ailleurs pas du meilleur goût, et évoquait ce que Nicolas avait pu observer dans des lieux qui, eux, ne dissimulaient pas leur destination galante. On vint le chercher pour le conduire dans la chambre de la comédienne.

Les croisées étaient encore fermées et seul un feu mourant jetait des lueurs incertaines dans une pièce dont le caractère oppressant le saisit aussitôt. Nicolas n’appréciait que les lieux aérés ; le resserrement et l’enfermement l’angoissaient toujours.

Il distingua sur la droite une alcôve à baldaquin. La couronne de cet édifice était ornée de plumes blanches. N’eût été le ton pastel des tissus, le meuble monstrueux aurait fait songer à quelque fantastique catafalque. Sur le côté gauche de la chambre, un paravent à motifs fleuris cachait une partie de la pièce. Il remarqua le haut d’une psyché. Au fond de la chambre, à droite de la fenêtre, une ottomane couverte de coussins accumulés et de draperies en vrac faisait face à un pouf d’où un chat gris fixait Nicolas de ses yeux verts. D’épais tapis étouffaient les sons. Aux murs tendus de papier où s’alignaient en quinconce vases et talapoins, quelques gravures étaient accrochées. Tout cela accentuait l’impression d’étouffement. La soubrette s’était retirée avec une grimace sur son visage de musaraigne qui se voulait sans doute un sourire. Une voix s’éleva enfin de derrière le paravent.

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