L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Elle poussa un hurlement et retomba en pleurs sur l’ottomane. Nicolas était à la fois satisfait de ce qu’il venait d’apprendre au cours de cette éruption et désolé de voir Mlle Bichelière dans cet état.
Sa colère épuisée, elle redevint plus humaine. N’écoutant que son bon cœur, il s’approcha d’elle et lui caressa les cheveux en lui parlant doucement. Elle sanglotait et s’accrocha à lui. Il serra ce corps à demi dénudé, dont le parfum lui montait à la tête. Elle releva son visage, tendit sa bouche et l’attira sur elle. Nicolas se laissa aller. L’ottomane faillit s’effondrer sous l’ardeur de leur étreinte. Le chat, affolé par le vacarme, crachait furieusement. Nicolas ne put s’empêcher d’entendre un prénom hurlé à deux reprises par sa compagne au moment où elle enfonçait les ongles dans son dos…
La soubrette revint très vite, apportant une bouteille de vin et deux verres. Son arrivée empêcha la gêne qui aurait pu s’établir entre eux. Pour lui, le moment était délicat, il devait reprendre son rôle officiel dans des conditions particulières même si, en galant homme, il venait de s’exécuter à l’apparente satisfaction de la Bichelière. Mais savait-on, pensa-t-il, ce que les apparences signifiaient en réalité chez une femme ?
— Mademoiselle, au risque de vous déplaire, je dois vous demander de quand date votre dernière rencontre avec le vicomte.
Elle le regarda, l’air excédé, comme si ce qui venait de se passer devait la dispenser de tout interrogatoire.
— Voilà bien monsieur le policier ! Vous étiez moins curieux il y a un moment. Vous avez eu ce que vous vouliez. Que signifie cette inquisition ?
— Vous m’avez comblé, mademoiselle. Juste quelques questions. J’avoue que je suis ici pour une enquête… M. le vicomte de Ruissec a disparu.
Il verrait bien ce qu’une demi-vérité allait produire. Ou elle avait une force d’âme peu commune, ou elle n’était pour rien dans la mort de son amant : elle ne chercha pas à manifester la moindre inquiétude.
— Qu’il aille au diable, c’est le cadet de mes soucis ! Je l’ai vu jeudi dernier, je lui ai craché le morceau qu’il était fiancé et que j’étais roulée dans la farine. Il voulait s’arranger, disait-il, me conserver. Il aurait fait beau voir. Oh ! je connais la combinaison : il aurait fait le faquin à la Cour avec sa gueuse et ensuite, à temps perdu, il serait venu se rouler dans mes draps. Gratis bien entendu !
Elle était retournée s’affairer à sa toilette, avait retiré le paravent. Il ne la voyait plus. Il entendait des bruits d’eau versée.
— Et mardi soir ?
— Quoi, mardi soir ? Va-t-on passer en serinette tous les jours de la semaine ?
Ce sera le seul, dit Nicolas qui regardait le chat jouer sous le lit avec une perruque d’homme de teinte claire, auprès de laquelle gisait un rabat blanc.
— Mardi soir ? Mardi soir, il y a eu relâche. Arlequin était malade, et je suis restée ici à me reposer.
Elle n’avait pourtant pas l’allure d’une personne qui se repose.
— Seule ?
— Monsieur, vous passez les bornes. Oui, seule. Seule avec Griset, mon chat.
En entendant son nom, le matou sortit de sa cachette et rejoignit sa maîtresse à pas comptés, la queue en point d’interrogation et le regard fixé sur Nicolas. Il n’y avait plus rien à ajouter et Nicolas prit congé ; on ne lui répondit pas. Il fut reconduit avec cérémonie par la soubrette qui lui tendit sans vergogne une main réclamante. Après une seconde d’hésitation, il paya son obole. Décidément, la maison Bichelière péchait par bien des endroits, mais pas par la pudeur des habitudes.
Il se retrouva dans la rue avec le regret de ce qui s’était passé. « Comment, se disait-il, me voilà en pleine enquête interrogeant un témoin dans une affaire criminelle, qui abandonne toute retenue et me laisse aller sans réfléchir ! » Une petite voix tentait bien d’avancer des circonstances atténuantes : il n’avait pas vraiment voulu cela, la fille était belle et entreprenante, et d’ailleurs réputée facile. À cet examen de conscience s’ajoutait une inquiétude latente. La bourrasque des sens avait été si violente qu’il n’avait pris aucune précaution. Il ne se rappelait que trop les recommandations de son ami Semacgus. Avec l’expérience acquise d’un vieux libertin, celui-ci l’avait mis en garde contre les dangers de fréquenter les comédiennes, filles d’opéra et autres gueuses, trop heureuses ou trop insouciantes pour se soucier de semer à tous vents les fleurs poivrées de leur licence. Le chirurgien l’avait vivement pressé d’user d’un doigt de caecum de mouton, plus communément appelé condom, qui constituait pour l’homme le meilleur bouclier contre les coups de pied de Vénus. Enfin, qui était ce « Gilles » dont le prénom avait fâcheusement troublé un moment de paroxysme ?
Pour se changer les idées, Nicolas se dirigea vers la place des Victoires. Il ne se lassait pas de la beauté de l’endroit. Il n’avait jamais eu l’occasion de considérer de près le monument qui en ornait le centre. Louis XIV, Viro immortali, y trônait en gloire. Protégé par une renommée aux ailes étendues, le monarque dominait des esclaves enchaînés, le globe terrestre à ses pieds, aux côtés de la massue et de la peau de lion d’Hercule. Un jour qu’ils traversaient l’endroit en carrosse, M. de Sartine avait filé l’anecdote comme il aimait le faire. Il lui avait appris qu’un courtisan, le maréchal de La Feuillade, avait édifié cette place, poussant même l’adulation jusqu’à vouloir creuser un souterrain partant de la crypte de l’église des Petits-Pères et rejoignant un caveau placé exactement sous la statue, et dans lequel sa dépouille ferait la cour au roi pour l’éternité. Le lieutenant général de police lui avait signalé que le quartier était jadis mal famé et que le souvenir de ce temps difficile se lisait encore dans le nom de la rue Vide-Gousset.
Nicolas rentra rue Montmartre sur le coup de sept heures. Le logis, d’habitude paisible, était saisi d’une joyeuse agitation. Marion et Catherine s’affairaient à l’office au milieu des bruits et des vapeurs odorantes des préparatifs du souper. Le parfum d’un fumet de poisson et celui d’une croûte beurrée dominaient. Cette ambiance dissipa les derniers restes d’une mélancolie due autant à une digestion difficile qu’à un exercice galant dont les prémices et les conclusions n’avaient pas été à la hauteur du plaisir ressenti.
Poitevin passait et repassait, les bras chargés d’argenterie et de bouteilles. Renseignement pris, tout cela était destiné à garnir la table qui avait été dressée, ce soir-là, dans la bibliothèque. Nicolas demanda de l’eau chaude et, toujours fidèle aux préceptes hygiénistes de son parrain, se livra à une ablution soignée avant de se changer. Quand il entra dans le salon, salué par les bonds de Cyrus, trois voix s’exclamèrent à sa vue.
— Voilà le retour de l’enfant prodigue ! fit M. de Noblecourt, sur pied et coiffé d’une magnifique perruque Régence. La faim l’a chassé des rues !
Nicolas rougit à cette allusion biblique. Il lui faudrait apprendre à négliger les plaisanteries innocentes, ceux qui les énonçaient ignorant les échos qu’elles pouvaient éveiller en lui.
— Mon cher Nicolas, vous arrivez à point nommé. Deux de nos amis m’ont fait ce soir l’honneur de me demander à souper.