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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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VI

LES DEUX MAISONS

« Quand une fois l’imagination est en train, malheur à l’esprit qu’elle gouverne. »

Marivaux
Vendredi 26 octobre 1761

Nicolas quitta de bon matin la rue Montmartre. La soirée avec ses amis avait apaisé ses scrupules. Mlle Bichelière s’était servie de lui soit pour satisfaire un caprice passager, soit pour se concilier une autorité de police. Il se persuada que son abandon, succédant à d’autres, l’absolvait en quelque sorte de l’impulsion à laquelle il avait si étourdiment cédé. Il s’avoua y avoir pris quelque plaisir et imagina le ricanement de Semacgus.

Mais Nicolas avait maintenant d’autres préoccupations. Il ne pouvait pas différer plus longtemps une rencontre avec M. de Sartine, et il appréhendait ce que son chef lui dirait. Ferait-il la part du feu en couvrant son adjoint, ou prendrait-il ses distances comme il savait le faire à l’occasion ? Dans ce cas, cette distance équivaudrait-elle à une interdiction de poursuivre l’enquête ? Cette possibilité agitait Nicolas.

Son deuxième souci était la convocation de la favorite en son château de Choisy. La chose lui paraissait incroyable. Que pouvait-elle avoir à lui demander ou à lui ordonner ? Certes, il lui avait rendu naguère un service signalé, mais pourquoi s’adresser à lui, modeste maillon policier et non à Sartine directement ? Ce dernier était-il au courant de cette convocation ? Si oui, qu’en pensait-il ?

Le lieu du rendez-vous offrait un début de réponse. La marquise disposait de nombreux endroits où le rencontrer : ses appartements à Versailles, son hôtel dans la ville royale, l’hôtel d’Évreux à Paris, le château de Bellevue… Choisy paraissait le plus propice à une rencontre discrète, par son relatif éloignement et par l’importance du château et de sa domesticité qui justifiait des allées et venues multiples. Le fait que le message lui était transmis par La Borde, homme de confiance du roi, le rassurait un peu. Sans doute, le souverain était au courant de tout.

M. de Sartine ne lui parut ni de mauvaise ni de bonne humeur. Coiffé d’un tissu de madras moiré, il était occupé à écrire quand Nicolas entra furtivement après avoir gratté à l’huis. Un valet desservait un guéridon. Le lieutenant général leva un œil circonspect sur son visiteur.

— Un Tamerlan, un Attila, un Gengis Khan, voilà, monsieur, ce que vous êtes ! lança-t-il. Là où vous paraissez, c’est la vie qui disparaît, les morts s’accumulent, les familles dépérissent, et les mères succèdent aux fils dans la barque de Charon. Expliquez-moi ce phénomène en un mot.

Le ton enjoué contredisait la force du propos. Nicolas respira et répondit sur le même ton :

— J’en suis au désespoir, monsieur.

— J’en suis bien aise, bien aise ! Bien aise aussi d’avoir à expliquer à M. de Saint-Florentin les désordres de notre bonne ville. Comment on enlève le corps d’un malheureux suicidé, que dis-je, d’une victime d’un accident, contre la volonté de son père pour le livrer à des médicastres et au… passons, qui assouvissent leur macabre dilection en pataugeant dans ses entrailles. Est-ce tolérable, monsieur ? Est-ce explicable ? Est-ce plaidable ? Quelle figure pensez-vous que je puisse faire ? Un lieutenant aux gardes françaises, fils d’un gentilhomme de Madame Adélaïde… Comme je l’avais prévu, le père est monté à l’assaut et le ministre n’a pas résisté à la tempête. Plût au ciel ou au diable que vous ne l’ayez pas ouvert !

— C’était inutile.

— Comment cela, inutile ? Tout ce carrousel pour rien ?

— Que non pas, monsieur. Nos médicastres ont eu le loisir de tout examiner et de tirer des conclusions.

— Ah ! vraiment ! Eh bien, monsieur le dépeceur, qu’en est-il ? Je suis curieux d’ouïr cela…

— Il en est, monsieur, que le vicomte de Ruissec est mort assassiné. Du plomb fondu lui a été versé de force dans la bouche.

M. de Sartine arracha son foulard, découvrant sa chevelure clairsemée où de nombreux fils blancs apparaissaient déjà.

— Fi ! monsieur, quelle horreur ! Évidemment, cela change tout. Je vous crois sur parole, il y a désormais certitude.

Il se leva et traversa son bureau de long en large. Au bout d’un instant, il cessa sa déambulation maniaque et revint s’asseoir.

— Oui, certitude : la fraude est prouvée. Ruissec a désormais vu le corps de son fils et il ne peut se méprendre. Cette expression du visage me transit encore ! Ainsi, pas de suicide… Mais la comtesse ? Vous n’allez pas me dire…

— Je suis derechef au désespoir, monsieur. Les constatations faites par moi-même, le commissaire du quartier, M. de Beurquigny, que vous connaissez, et un médecin sont toutes concordantes. Elles écartent la thèse de l’accident et concluent que la malheureuse a eu la nuque brisée avant d’être précipitée dans le puits des morts de l’église des Cannes.

— Vraiment, cela me dépasse, rien ne pouvait m’être plus désagréable. Est-il possible de déterminer un lien entre les deux crimes ?

— Dans l’état de l’enquête, impossible à dire. Cependant, un détail est troublant.

Nicolas conta rapidement l’histoire du billet de la Comédie-Italienne et les investigations qui avaient suivi.

— Ce qui signifie, monsieur, que vous me demandez licence de continuer votre enquête ?

Le jeune homme acquiesça.

— Je vous demande de m’autoriser à poursuivre la vérité.

— C’est une garce qui vous glisse entre les doigts, votre vérité ! Et quand on la tient, elle vous brûle. Et puis, Nicolas, comment puis-je vous autoriser à poursuivre une enquête alors que le ministre a décrété qu’il n’y avait pas de crime ?

Nicolas nota l’usage retrouvé de son prénom.

— Il faudrait donc fermer les yeux ? Laisser le crime impuni et…

— Allons, ne faites pas l’enfant en me faisant dire ce que je ne dis pas. Nul plus que moi n’est soucieux de démêler le vrai du faux. Mais si vous persistez à mener cette enquête, ce sera à vos risques et périls. Mon soutien cessera dès que s’exerceront des influences plus efficientes que les miennes. Je conçois que vous ne songiez point à abandonner la traque et, si je vous parle ainsi, c’est que je me soucie de votre sécurité.

— Monsieur, vos paroles me touchent, mais comprenez que je ne peux renoncer.

— Autre chose. Soyez exact à votre rendez-vous avec Mme de Pompadour.

Il consulta la pendule de la cheminée d’un coup d’œil. Nicolas ne dit rien.

— M. de La Borde m’en a informé, reprit Sartine. Ne perdez pas cette amitié précieuse et désintéressée.

Il marqua une pause et reprit un ton plus bas, comme s’il se parlait à lui-même.

— Il arrive quelquefois qu’une femme cache à un homme toute la passion qu’elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu’il ne sent pas. Oui, soyons exact et déférent.

— Monsieur, je vous rendrai compte…

— Cela va sans dire, monsieur le commissaire.

Nicolas se mordit les lèvres, il aurait mieux fait de se taire.

— Et M. de Noblecourt, que dit-il de tout cela ?

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