M. de Sartine ne lui parut ni de mauvaise ni de bonne humeur. Coiffé d’un tissu de madras moiré, il était occupé à écrire quand Nicolas entra furtivement après avoir gratté à l’huis. Un valet desservait un guéridon. Le lieutenant général leva un œil circonspect sur son visiteur.
— Un Tamerlan, un Attila, un Gengis Khan, voilà, monsieur, ce que vous êtes ! lança-t-il. Là où vous paraissez, c’est la vie qui disparaît, les morts s’accumulent, les familles dépérissent, et les mères succèdent aux fils dans la barque de Charon. Expliquez-moi ce phénomène en un mot.
Le ton enjoué contredisait la force du propos. Nicolas respira et répondit sur le même ton :
— J’en suis au désespoir, monsieur.
— J’en suis bien aise, bien aise ! Bien aise aussi d’avoir à expliquer à M. de Saint-Florentin les désordres de notre bonne ville. Comment on enlève le corps d’un malheureux suicidé, que dis-je, d’une victime d’un accident, contre la volonté de son père pour le livrer à des médicastres et au… passons, qui assouvissent leur macabre dilection en pataugeant dans ses entrailles. Est-ce tolérable, monsieur ? Est-ce explicable ? Est-ce plaidable ? Quelle figure pensez-vous que je puisse faire ? Un lieutenant aux gardes françaises, fils d’un gentilhomme de Madame Adélaïde… Comme je l’avais prévu, le père est monté à l’assaut et le ministre n’a pas résisté à la tempête. Plût au ciel ou au diable que vous ne l’ayez pas ouvert !
— C’était inutile.
— Comment cela, inutile ? Tout ce carrousel pour rien ?
— Que non pas, monsieur. Nos médicastres ont eu le loisir de tout examiner et de tirer des conclusions.
— Ah ! vraiment ! Eh bien, monsieur le dépeceur, qu’en est-il ? Je suis curieux d’ouïr cela…
— Il en est, monsieur, que le vicomte de Ruissec est mort assassiné. Du plomb fondu lui a été versé de force dans la bouche.
M. de Sartine arracha son foulard, découvrant sa chevelure clairsemée où de nombreux fils blancs apparaissaient déjà.
— Fi ! monsieur, quelle horreur ! Évidemment, cela change tout. Je vous crois sur parole, il y a désormais certitude.
Il se leva et traversa son bureau de long en large. Au bout d’un instant, il cessa sa déambulation maniaque et revint s’asseoir.
— Oui, certitude : la fraude est prouvée. Ruissec a désormais vu le corps de son fils et il ne peut se méprendre. Cette expression du visage me transit encore ! Ainsi, pas de suicide… Mais la comtesse ? Vous n’allez pas me dire…
— Je suis derechef au désespoir, monsieur. Les constatations faites par moi-même, le commissaire du quartier, M. de Beurquigny, que vous connaissez, et un médecin sont toutes concordantes. Elles écartent la thèse de l’accident et concluent que la malheureuse a eu la nuque brisée avant d’être précipitée dans le puits des morts de l’église des Cannes.
— Vraiment, cela me dépasse, rien ne pouvait m’être plus désagréable. Est-il possible de déterminer un lien entre les deux crimes ?
— Dans l’état de l’enquête, impossible à dire. Cependant, un détail est troublant.
Nicolas conta rapidement l’histoire du billet de la Comédie-Italienne et les investigations qui avaient suivi.
— Ce qui signifie, monsieur, que vous me demandez licence de continuer votre enquête ?
Le jeune homme acquiesça.
— Je vous demande de m’autoriser à poursuivre la vérité.
— C’est une garce qui vous glisse entre les doigts, votre vérité ! Et quand on la tient, elle vous brûle. Et puis, Nicolas, comment puis-je vous autoriser à poursuivre une enquête alors que le ministre a décrété qu’il n’y avait pas de crime ?
Nicolas nota l’usage retrouvé de son prénom.
— Il faudrait donc fermer les yeux ? Laisser le crime impuni et…
— Allons, ne faites pas l’enfant en me faisant dire ce que je ne dis pas. Nul plus que moi n’est soucieux de démêler le vrai du faux. Mais si vous persistez à mener cette enquête, ce sera à vos risques et périls. Mon soutien cessera dès que s’exerceront des influences plus efficientes que les miennes. Je conçois que vous ne songiez point à abandonner la traque et, si je vous parle ainsi, c’est que je me soucie de votre sécurité.
— Monsieur, vos paroles me touchent, mais comprenez que je ne peux renoncer.
— Autre chose. Soyez exact à votre rendez-vous avec Mme de Pompadour.
Il consulta la pendule de la cheminée d’un coup d’œil. Nicolas ne dit rien.
— M. de La Borde m’en a informé, reprit Sartine. Ne perdez pas cette amitié précieuse et désintéressée.
Il marqua une pause et reprit un ton plus bas, comme s’il se parlait à lui-même.
— Il arrive quelquefois qu’une femme cache à un homme toute la passion qu’elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu’il ne sent pas. Oui, soyons exact et déférent.
— Monsieur, je vous rendrai compte…
— Cela va sans dire, monsieur le commissaire.
Nicolas se mordit les lèvres, il aurait mieux fait de se taire.
— Et M. de Noblecourt, que dit-il de tout cela ?