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L'homme au ventre de plomb - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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Son étonnement demeurait intact depuis son arrivée à Paris. Il était toujours effaré des dangers que les embarras de la circulation faisaient peser sur les passants. Il observa que la vie urbaine reproduisait les rapports entre les individus dans l’échelle de la société. Le grand toisait le petit de haut en bas, des équipages éclatants se frayaient la voie à grands coups de fouet. Ceux-ci n’étaient pas toujours réservés aux chevaux, mais s’égaraient trop souvent sur de petits équipages ou même sur le dos de malheureux gagne-deniers tirant des voitures à bras. Sans les bornes que l’autorité publique avait eu la sagesse de disposer aux coins des rues et des voies, seuls obstacles opposés à la frénésie meurtrière des équipages, le bourgeois, la femme, le vieillard et l’enfant eussent été broyés sans vergogne et écrasés contre les murailles. Ce peuple poussé à bout par tant d’avanies l’émouvait par sa patience. Les mots étaient vifs et les horions pleuvaient quelquefois entre gens du peuple, mais, tant que le pain ne manquait pas, la masse acceptait beaucoup de choses. Qu’il disparût des boutiques, alors tout était possible.

Il atteignit plus rapidement que prévu l’angle des rues Mauconseil et Neuve-Saint-François, où se trouvait l’annexe de l’hôtel de Bourgogne dans laquelle était installée la Comédie-Italienne. Après avoir secoué la grille, frappé des coups sonores sur la vitre à l’aide d’un morceau de bois, il finit par voir apparaître une masse informe. Une clef fourragea dans une serrure, la porte s’entrouvrit, la grille fut tirée et une voix rauque et furieuse lui cria d’avoir à déguerpir.

Nicolas, sur le ton le plus suave, déclina son identité et sa fonction. L’être graillonna et libéra le passage. La grille déverrouillée, Nicolas put le contempler à loisir. L’homme était immense et paraissait fiché en terre. Une redingote d’un bleu foncé, fermée jusqu’au col par une multitude de boutons de cuivre étincelants, enserrait un visage buriné comme celui d’une idole païenne. Une perruque jaunâtre dissimulait à peine un crâne chauve enveloppé par un foulard rouge mal noué. Le bras gauche manquait et la manche vide repliée était agrafée sur le devant du corps. Avait-il affaire au concierge, ou à quelque personnage extravagant de théâtre ? L’être le toisa et s’effaça lourdement. Une foule de chats, les queues droites, l’escortait en miaulant ; certains se poursuivaient et passaient entre ses jambes. Il leva un de ses souliers et le laissa retomber lourdement sur le sol ; la gent féline se dispersa un court instant.

— Foutue engeance, fit l’homme, mais on a besoin d’elle pour cavaler les rats et les souris. Sauf ton respect, tu es bien bleu pour un commissaire. Celui du quartier est plus chenu. Au moins, tu es assez jeune pour tirer le canon dans la cale, foutre oui !

Nicolas comprit qu’il n’avait pas affaire à un comédien, mais à l’un de ces réformés de la marine qu’employaient les théâtres. Le maniement des décors à transformation, l’animation des machines, la nécessaire déambulation dans les combles, la science des nœuds et des cordes faisaient rechercher les anciens matelots. Cette pratique leur permettait d’échapper au triste sort réservé aux vétérans abandonnés au coin du chemin ou laissés pour compte sur le quai d’un port.

— Cap sur ma cambuse ! Je t’offre un verre et en échange, tu vas me dire quel vent te conduit dans les parages.

Il s’arrêta et se retourna.

— T’es pas comme le chef de la pousse[21] du quartier. Il est toujours en robe comme un frappait Un grand flandrin, blanc comme un cierge.

Ils s’engagèrent dans un couloir sombre où brûlait un quinquet. L’homme poussa une porte ; Nicolas fut saisi par l’odeur de tabac froid et d’eau-de-vie. Une table, deux chaises, une paillasse, un poêle de faïence qui ronflait avec une marmite dessus. Une natte tissée couvrait le sol et donnait un peu de chaleur à l’ensemble, au demeurant parfaitement propre. Une lucarne à hauteur d’homme donnait sur le couloir ; les chats refoulés s’agglutinaient et griffaient avec rage la vitre qui les séparait de la pièce. Près de cette lucarne, un tableau de bois portait, alignées, des dizaines de clefs. L’homme alla touiller sa mangeaille et en remplit deux écuelles de terre, posa le tout sur la table cirée, sortit deux gobelets d’étain étincelant de dessous la paillasse et une bouteille qui, ouverte, laissa échapper un fort parfum de rhum.

— Tu me feras bien l’honneur de faire carré avec moi et pendant que nous dînerons, tu m’expliqueras ce qui t’amène. Le tout de bon cœur.

— Bien volontiers, dit Nicolas.

Il appréhendait un peu ce qu’on allait lui servir, mais il sentait que l’acceptation d’une offre aussi généreusement faite et le repas pris en commun simplifieraient les préliminaires. Il fut heureusement surpris devant un bon morceau de porc salé qui nageait au milieu d’une portion de haricots. Le rhum n’aurait peut-être pas été son choix pour arroser ce festin, encore que les fins de soirée chez le docteur Semacgus, autre habitué des vaisseaux de Sa Majesté, l’eussent peu à peu conduit à apprécier ce breuvage viril, franc et sans traîtrise.

— Mes compétences sont générales et s’étendent à la ville, déclara-t-il.

L’homme se tirait les poils de la barbe tout en regardant, perplexe, ce jeune homme investi de tant de pouvoir. Il lui rappelait sans doute ces jeunes messieurs qui, sur la dunette, à peine sortis du collège, représentaient, comme lieutenants, l’autorité du capitaine. Comparé à eux, Nicolas lui paraissait âgé et digne de respect.

— Cela tient au ventre et le salé est sain, fit-il. À bord, c’était le plus souvent du biscuit au charançon et de la viande à l’asticot. Mais je cause, et c’est à toi de me dire ce que tu cherches.

Nicolas plaça sur la table une pièce d’or. Son vis-à-vis tremblait d’émotion ; sa main s’était avancée, puis avait arrêté son mouvement.

— Je suis sûr que vous en ferez bon usage, pour votre tabac ou pour cet excellent rhum, dit Nicolas.

La pièce disparut sans commentaire. Un grognement aimable tint lieu de remerciement. Nicolas s’en satisfit.

— Voilà mon problème, reprit-il. Un billet de la Comédie-Italienne est venu en ma possession. Y a-t-il moyen de savoir sa provenance ? Il ne porte aucune indication particulière : pas de date, seulement un numéro. Peut-être est-ce celui d’une loge, ou d’un jour ? Mais je suis sûr que rien, ici, n’échappe à votre œil averti.

Nicolas se mordit les lèvres ; l’expression lui avait échappé. Or le vieux marin n’était pas seulement manchot, il était borgne, ou plutôt une taie blanchâtre occultait entièrement son œil gauche.

— Depuis la fosse à voiles jusqu’à la grande hune, c’est mon domaine !

— Voici le papier.

L’homme approcha une chandelle fumeuse et plaça le billet à proximité de son œil utile.

— Ouais, ouais, ouais, la petite mijaurée se répand.

— La petite mijaurée ?

— La Bichelière. Mlle Bichelière. Enfin, c’est son nom de guerre. Elle a dû battre le chausson et rôtir le balai fort jeune. Un morceau de roi, croquante et croqueuse. Les jaunets trébuchants, elle les avale au fur et à mesure. Tous les cousus d’or, barbons ou godelureaux, elle les vide. Elle met en place, écouvillonne, charge, refoule, se ramène en batterie et fait feu. Elle n’abandonne jamais, et si la proie résiste elle renouvelle et refait feu par succession.

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Police dans le langage populaire.

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