L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Le verre déjà à la main, M. de La Borde et le docteur Semacgus souriaient. Ils ne s’étaient jamais rencontrés et venaient de faire connaissance. La compagnie se congratula. Nicolas s’assit. Le feu crépitait joyeusement dans la cheminée ; il se laissa aller au bien-être et à la chaleur de l’amitié.
— Nicolas, reprit M. de Noblecourt, nous sommes en famille, l’huis est bien clos. Contez-nous par le menu la suite de vos recherches.
Le jeune homme reprit les événements depuis la soirée à l’Opéra, en particulier pour l’édification de La Borde. Travailler sous M. de Sartine imposait de savoir exposer les faits de manière claire et rapide, sans s’appesantir ni lasser. Le lieutenant général ne l’aurait pas toléré, lui dont la parole était toujours un modèle de précision. Il poursuivit son récit en taisant toutefois certains détails qu’il se réservait de vérifier avant d’en faire état. La discrétion de ses amis ne faisait aucun doute, mais Nicolas ne disait jamais tout, même avec Bourdeau. Il rougit bien un peu quand il en arriva à l’épisode de la belle Bichelière. Il pensa soudain qu’il ne savait même pas son prénom, et aussi qu’il lui faudrait chercher à savoir qui était ce nommé Gilles, qui s’était introduit aussi désagréablement dans ses ébats. Le plus surpris par ce récit fut le premier valet de chambre du roi, qui n’avait assisté qu’au départ précipité de Nicolas, lors de la représentation de l’Opéra.
— Je m’explique, dit-il, que M. de Saint-Florentin ait reçu hier toute affaire cessante le lieutenant général de police. Ainsi, de cette audience, il est bien résulté l’ordre d’abandonner l’enquête, le corps vous a été retiré. J’entends cependant que votre diagnostic était établi.
— Depuis hier, dit Nicolas, j’ai longuement réfléchi à notre problème. Cette mort atroce par ingestion de plomb fondu… On trouve du plomb partout. Reste à trouver ceux qui l’utilisent.
— Les imprimeurs, dit La Borde.
— Tout juste, mais aussi les armuriers, ajouta Semacgus.
— Les couvreurs, dit Nicolas.
— Et les fabricants de cercueils.
M. de Noblecourt leva un doigt doctoral.
— Mes amis, mes amis, je me souviens d’une soirée chez feu le duc de Saint-Simon. Il recevait peu et chichement, étant un peu pleurard de ses deniers, mais d’une si exacte politesse ! Un soir, dans les années trente, il donnait à souper par extraordinaire. J’étais là, l’écoutant. Un de ses amis de passage à Paris, le duc de Liria, ambassadeur d’Espagne en Moscovie… C’était, il faut le dire…
Une longue digression s’annonçait, qui retarderait d’autant la conclusion utile du discours.
— … C’était le fils du duc de Berwick, lui-même fils de Jacques II Stuart. Je vois Nicolas qui s’impatiente. Ah ! jeunesse. Bref, le duc de Livia contait au duc de Saint-Simon qu’une vieille coutume russe voulait que les contrefacteurs de monnaie fussent exécutés par ingestion de métal en fusion et, ajoutait-il, les corps explosaient ! Sans doute n’usait-on pas du plomb, qui se liquéfie plus vite. En tout cas, pour l’infortuné vicomte, cela a dû nécessiter un tuyau ou un entonnoir pour lui faire ingurgiter cette potion du diable !
— Il me semble, monsieur le procureur, intervint La Borde, que vous avez encore une cinquième et une sixième profession qui manient le plomb. Le bourreau, tout d’abord, et surtout les fonteniers. J’observais l’autre jour à Versailles la réparation des conduits du bassin de Neptune. Le plomb n’y était pas ménagé.
— En somme, ironisa Semacgus, vos suspects sont tout trouvés… Mais enfin, la raison de ce supplice barbare ? Quelle faute méritait une pareille fin ? Naguère, on coupait la langue des délateurs…
Les quatre convives s’égarèrent dans de multiples hypothèses, puis ils s’interrogèrent sur le cas de Mlle Bichelière. Si Mme de Ruissec avait été poussée dans le puits des morts, quel rapport y avait-il entre sa mort et la comédienne ? Leurs supputations furent interrompues par Marion, qui les pressa en bougonnant d’avoir à passer à table. Comme ils se levaient, Semacgus souffla à l’oreille de Nicolas en lui serrant le coude :
— Votre Bichelière, je vous soupçonne, jeune Céladon, d’avoir poussé un peu plus loin votre interrogatoire que vous ne voulez nous le faire accroire…
Le souper intime initialement prévu se transforma en festin, même si, sous le regard suspicieux de sa gouvernante, le vieux procureur s’abstint d’une croûte aux morilles. Il se rattrapa sur la sole à la Villeroy que Catherine apporta religieusement, mais sut résister à la tentation d’un revigorant vin blanc de Mâcon. Eût-il esquissé la moindre velléité d’y goûter que son sourcilleux cerbère l’en eût empêché, tant est de notoriété la réputation néfaste du vin blanc pour les goutteux. La chirurgie, la Cour et le Châtelet s’y consacrèrent, quant à eux, avec méthode, tout en devisant des nouvelles. C’était toujours la guerre, les rumeurs de négociations avec l’Angleterre, l’affaire des jésuites, de plus en plus menacés, la santé chancelante de la favorite qu’aggravaient encore les rumeurs d’un nouveau caprice du roi, enceinte, disait-on, de ses œuvres. Enfin, les dépêches de Moscou signalaient que la santé de la tsarine Élisabeth Petrovna était de plus en plus compromise. M. de Noblecourt évoqua un événement étrange qu’un de ses correspondants suisses lui avait signalé.
— On a vu à Genève un globe de feu très brillant qui, en se dissipant, a fait une explosion et chacun a ressenti un court tremblement de terre accompagné d’un bruit sourd. Mes amis ont cru être plongés dans les ténèbres lorsque la lumière ardente du phénomène a disparu.
— C’est là un conte bien philosophique ! dit Semacgus. Vos calvinistes avaient abusé du fendant… Ne voilà-t-il pas qu’ils imaginent la nuit en plein jour !
M. de Noblecourt hocha la tête, l’air réfléchi.
— C’est parfois dans la trop grande clarté que se dissimule l’erreur. Pour en revenir à l’affaire qui nous occupe, je conseillerai à M. le commissaire au Châtelet de ne pas trop s’attacher aux apparences mais de rechercher plutôt ce que les apparences dissimulent. Le présent est fils du passé, et il y a toujours intérêt à démêler le passé des acteurs d’un drame, ce qu’ils sont en vérité, ce qu’ils désirent paraître, ce qu’ils disent être ou ce qu’ils veulent laisser croire.
Sur ces sages propos, ils se séparèrent. Pour une levée de convalescence, la soirée avait été agitée. Nicolas reconduisit ses amis jusqu’à la rue. Il était heureux de voir La Borde et Semacgus déjà complices. Ces deux hommes de qualité, d’âge et de condition différents, communiaient dans la même amitié pour Nicolas. Le premier valet de chambre du roi, disposant d’une voiture de la Cour, proposa au docteur de le raccompagner à Vaugirard. Il s’effaça devant lui et, se retournant vers Nicolas, lui glissa un mot à l’oreille :
— Mme de Pompadour souhaite vous voir demain en son château de Choisy. Vous serez attendu à trois heures de l’après-midi. Bonne chance, mon ami.
C’est sous le coup de cette étonnante nouvelle que Nicolas acheva sa journée.