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L'homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon... Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent un maniaque, un joueur. Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de, mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique. Il n'a pas tort. Un matin, c'est le cadavre d'une femme égorgée que l'on trouve au milieu d'un de ces cercles bleus.
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— Je l'ai vu deux fois déjà, dit Clémence avec un peu de fierté, en tirant sur sa cigarette. C'est lui qui a écrit ça...

Elle cracha quelques brins de tabac, chercha dans la bibliothèque et tendit un gros volume à Adamsberg: Les Zones subjectives de la conscience, par Réal Louvenel. Réal, un prénom du Canada. Adamsberg laissa un moment monter dans sa mémoire les bribes de souvenirs que lui évoquait ce nom. Aucun ne lui parvenait distinctement.

— Il a commencé médecin, précisa Clémence entre ses dents. Il paraît que c'est un cerveau, autant vous le dire. Je ne sais pas si vous feriez le poids. Ce n'est pas pour vous vexer, mais faut s'accrocher pour le comprendre. Mathilde, elle a l'air de suivre. Avec ça, je sais qu'il vit seul avec douze labradors. Ça doit puer chez lui. Jésus.

Clémence avait cessé le genre respectueux. Ça n'avait pas duré. Maintenant, elle faisait à nouveau l'idiote de régiment. Et brusquement, elle dit :

— Et vous, c'est intéressant l'homme aux cercles ? Vous faites des trucs avec votre vie ? Ou bien vous la bouchez, comme tous les autres ?

Cette vieille allait finir par le mettre mal, ce qui n'était pas fréquent. Non que ses questions l'embarrassent. Au fond, c'étaient des questions banales. Mais ces vêtements, mais ces lèvres qui ne s'ouvraient pas, mais ces mains gantées pour ne pas salir les diapositives, mais ces péroraisons successives, il n'y trouvait aucun plaisir. Que la bonté de Mathilde se débrouille pour sortir Clémence de ses ornières. Lui n'avait pas envie d'y être mêlé davantage. Il avait son renseignement, ça suffisait comme ça. Il s'en alla à reculons en murmurant quelques gentillesses pour ne pas faire de peine.

En prenant son temps, Adamsberg chercha l'adresse et le numéro de téléphone de Réal Louvenel. La voix criarde d'un homme surexcité lui répondit qu'il acceptait de le voir cet après-midi.

Chez Réal Louvenel, c'est vrai que ça puait le chien.

Il s'agitait dans tous les sens, si incapable de tenir assis sur une chaise qu'Adamsberg se demanda comment il pouvait faire pour écrire. Il apprit plus tard qu'il dictait ses livres. Pendant qu'il répondait aux questions d'Adamsberg avec de la bonne volonté, Louvenel faisait dix autres choses en même temps, vidait un cendrier, tassait les papiers dans la corbeille, se mouchait, sifflait un chien, tapotait le piano, resserrait sa ceinture d'un cran, s'asseyait, se relevait, fermait la fenêtre, caressait le fauteuil. Une mouche n'aurait pas pu le suivre. Encore moins Adamsberg.

S'adaptant comme il le pouvait à cette épuisante trépidation, Adamsberg tâchait d'enregistrer les informations qui jaillissaient hors des phrases extrêmement compliquées de Louvenel, en faisant un grand effort pour ne pas se laisser distraire par le spectacle de l'homme rebondissant sur tous les murs de la pièce, et celui des centaines de photos épinglées aux murs, qui représentaient des portées de labradors ou des jeunes garçons dénudés. Il entendait Louvenel dire que Mathilde aurait été plus grande et plus profonde si son impulsion ne l'écartait pas toujours de ses projets primitifs, qu'ils s'étaient connus sur les bancs de l'Université. Puis il dit qu'au Dodin Bouffant elle avait été parfaitement saoule, qu'elle avait ameuté tous les clients pour raconter que l'homme aux cercles et elle, ça faisait une sacrée paire d'amis comme cul et chemise, que personne sauf elle et lui ne comprenait rien à cette «renaissance métaphorique des trottoirs comme nouveau champ de science». Elle avait dit aussi que le vin était bon et qu'elle en voulait encore, qu'elle avait dédicacé à l'homme aux cercles son dernier livre, que son identité n'était pas un mystère pour elle, mais que la douloureuse existence de cet homme resterait son secret, son «mathildéisme». Comme on dit «ésotérisme». Un «mathildéisme», c'est quelque chose qu'elle ne confie à personne, et qui n'a d'ailleurs aucun intérêt objectif.

— Comme je n'ai pas réussi à interrompre ce déversement, j'ai quitté l'endroit sans en savoir plus, conclut Louvenel. Mathilde me gêne quand elle a bu. Elle se dissout, elle devient ordinaire, bruyante, ne cherchant plus qu'à être aimée à n'importe quel prix. Il ne faut jamais faire boire Mathilde, jamais. Vous m'entendez ?

— Est-ce que tous ces discours ont eu l'air d'intéresser quelqu'un dans la salle ?

— Je me souviens que des gens riaient.

— Pourquoi croyez-vous que Mathilde file les gens dans la rue ?

— On pourrait dire pour faire vite qu'elle se fait son cabinet de curiosités, dit Louvenel en tirant sur les plis de son pantalon, puis sur ses chaussettes. On pourrait dire qu'elle fait avec ses proies, prélevées au hasard dans les rues, comme avec les poissons, qu'elle les traque, qu'elle les met en fiches. Mais non, c'est tout l'inverse. Le drame de Mathilde, c'est qu'elle serait capable d'aller vivre seule au fond de la mer. D'accord, elle en a fait son métier, c'est une chercheuse infatigable, une scientifique de haut rang ; mais tout ça n'a guère de sens pour elle. Sa tentation, c'est cet énorme territoire qu'elle s'est fait sous l'eau. Mathilde est la seule plongeuse que je connaisse qui refuse de se faire accompagner, ce qui est fort dangereux. « Je veux pouvoir tout redouter et tout comprendre seule, et couler quand je le veux, Réal, dit-elle, au fond d'une fosse abyssale, aux racines du monde. » C'est comme ça. Mathilde est une parcelle de l'univers. Ne pouvant se dilater pour s'y fondre, elle se résout à l'étudier pour le percevoir, dans ses plus grandes dimensions physiques. Mais tout cela l'éloigne trop des hommes, elle le sait. Car il y a chez Mathilde un bon morceau de bonté, ou de don, comme vous voudrez, qui ne peut être alors satisfait. Ce qui fait qu'à intervalles réguliers, Mathilde refait surface et s'occupe de cette autre tentation, celle qui va vers les gens, je dis bien les gens, et pas l'humanité. Elle fait alors sa réconciliation avec les millions de petits pas perdus que font ces gens en marchant sur l'écorce. Elle va jusqu'au bout, et chaque bribe de comportement qu'elle peut attraper ici ou là lui semble une merveille. Elle les mémorise, elle les note, elle mathildise. Elle s'attrape au passage des amants, car Mathilde est aussi une amoureuse. Et puis, quand elle est bien rassasiée de tout ça, quand elle estime avoir assez aimé ses frères, elle plonge à nouveau. Voilà pourquoi elle suit les autres dans la rue. Pour faire le plein de battements et de torsions, battements de cils, torsions de coudes, avant d'aller lancer sa solitude en défi à l'immensité.

— Et à vous, est-ce que l'homme aux cercles vous suggère quelque chose ?

— Ne me jugez pas méprisant, mais je n'ai pas d'intérêt pour ces infantilismes. Même le meurtre, je trouve que c'est de l'infantilisme. Les adultes-enfants m'ennuient, ce sont des cannibales. Ils ne sont propres qu'à se nourrir de la vitalité des autres. Ils ne se perçoivent pas. Et parce qu'ils ne se perçoivent pas, ils ne peuvent pas vivre, et ne sont rien d'autre qu'avides, du regard ou du sang de quelques autres. Ne se percevant pas, ils m'ennuient. Vous savez peut-être que la perception qu'a l'homme de lui-même m'intéresse plus — je dis bien la perception, la sensation, non pas la compréhension ou l'analyse — que toutes les autres solutions des hommes, et cela même si je vis d'expédients comme les autres. Voilà tout ce que m'inspire l'homme aux cercles et son meurtre, dont je ne sais à peu près rien d'ailleurs, sauf par Mathilde qui en parle beaucoup trop.

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