L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
* * *
Il lui fallut attendre deux jours de plus, à croire que l'homme aux cercles, soucieux d'une règle, s'interrompait au cours du week-end. En tous les cas, ce n'est que dans la nuit de lundi qu'il reprit la craie.
Un agent de ronde découvrit le cercle bleu rue de La Croix-Nivert, à six heures du matin.
Cette fois, Adamsberg accompagna Danglard et Conti.
C'était un baigneur en plastique de la taille du pouce. Cette effigie de bébé perdue au milieu de l'immense cercle produisait un malaise certain. Et voulu, songea Adamsberg. Danglard dut y penser en même temps.
— Ce crétin nous provoque, dit-il. Cercler une figurine humaine, après le meurtre de l'autre jour... Il a dû mettre longtemps avant de tomber sur cette poupée, ou alors c'est qu'il l'a apportée lui-même. Ce qui serait tricher d'ailleurs.
— Ce n'est pas qu'il soit crétin, dit Adamsberg, c'est que son orgueil s'exaspère. Alors il commence à faire la conversation.
— La conversation ?
— À entrer en communication avec nous, si vous préférez. Il a tenu bon pendant cinq jours depuis le meurtre, c'est plus que je ne croyais. Il a changé ses itinéraires et il se rend insaisissable. Mais maintenant, il commence à parler, à dire : « Je sais qu'il y a eu un meurtre, je ne redoute rien et j'en donne la preuve. » Et ainsi de suite. Il n'y a aucune raison qu'il s'arrête de parler maintenant. Il est sur la mauvaise pente. La pente verbeuse. La pente où il a cessé de se suffire à lui-même.
— Il y a quelque chose d'inhabituel dans ce cercle, dit Danglard. Il n'est pas fabriqué comme les précédents. Pourtant, c'est bien la même écriture, il n'y a aucun doute. Mais il a procédé différemment, hein, Conti ?
Conti hocha la tête.
— Avant, continua Danglard, il dessinait le cercle d'un seul tenant, comme en marchant en rond et en traçant en même temps, sans s'arrêter. Cette nuit, il a fait deux demi-cercles qui se rejoignent, comme s'il avait fait un côté d'abord, et puis l'autre ensuite. Il n'aurait tout de même pas perdu la main en cinq jours ?
— C'est vrai, dit Adamsberg en souriant, c'est une négligence de sa part. Vercors-Laury la trouverait très intéressante, et il aurait raison.
Le lendemain matin, Adamsberg appela son bureau dès son lever. L'homme avait été cercler dans le 5e arrondissement, rue Saint-Jacques, autant dire à deux pas de la rue Pierre-et-Marie-Curie où Madeleine Châtelain avait été égorgée.
Suite de la conversation, pensa Adamsberg. Quelque chose comme : « Rien ne m'empêchera de tracer un cercle près du lieu du meurtre. » Et s'il n'a pas fait son cercle dans la rue Pierre-et-Marie-Curie même, c'est simple affaire de délicatesse, simple marque de bon goût. L'homme est raffiné.
— Qu'est-ce qu'il y a dans le cercle ? demanda Adamsberg au téléphone.
— Un cafouillis de bande magnétique débobinée.
En même temps qu'il écoutait le rapport de Margellon, Adamsberg parcourait son courrier. Il avait sous les yeux une lettre de Christiane, d'une teneur passionnée et d'un contenu séculaire. Te quitte. Égoïste. Plus te revoir. Fierté. Et ainsi de suite tout au long des six pages.
Très bien, on verra tout ça ce soir, se dit-il, convaincu d'être un égoïste, mais averti par l'usage que les gens qui vous quittent vraiment ne prennent jamais la peine de vous en avertir par une lettre de six pages. Ceux-là s'éclipsent sans parler, et c'est comme ça qu'avait fait la petite chérie. Et ceux qui déambulent en laissant dépasser la crosse d'un pistolet hors de leur poche ne se tuent jamais, avait dit plus ou moins dans cet ordre un poète dont il ne savait pas le nom. Donc Christiane allait revenir avec force revendications. Ça faisait des complications à prévoir. Sous sa douche, Adamsberg se résolut à ne pas être trop vil et à y penser ce soir s'il pensait à y penser.
Il donna rendez-vous à Danglard et Conti rue Saint-Jacques. Le cafouillis de bande magnétique s'étalait comme tripes au soleil du matin au milieu du grand cercle, dessiné d'un seul tenant cette fois-ci. Danglard, immense, fatigué, ses cheveux assez blonds rejetés en arrière, le regardait approcher. On ne sait pas pourquoi, était-ce à cause de son air de fatigue, ou de son air de penseur vaincu persévérant à se poser des questions sur les destins, ou de la manière de déplier et replier ce grand corps inassouvi et résigné, mais Danglard l'émouvait ce matin-là. Il avait envie de lui dire à nouveau qu'il l'aimait bien, vraiment. À certains moments, Adamsberg avait d'inusuelles facilités pour formuler des déclarations courtes et sentimentales qui embarrassaient les autres par leur simplicité hors de mise entre adultes. Ce n'était pas rare qu'il dise à quelqu'un qu'il était beau, même si c'était faux, et quelle que soit l'étendue de la période d'indifférence qu'il subissait.
Pour le moment, Danglard, la veste impeccable et l'esprit occupé par quelque secret souci, s'était appuyé sur une voiture. Du bout des doigts, il faisait crisser des pièces de monnaie au fond de sa poche. Soucis d'argent, pensa Adamsberg. Danglard lui avait avoué quatre enfants, mais Adamsberg savait déjà par des propos de bureau qu'il en avait cinq et qu'ils vivaient tous dans trois pièces, comptant sur le seul salaire de ce père illimité. Mais personne ne s'apitoyait sur Danglard et Adamsberg pas plus que les autres. C'était impensable de s'apitoyer sur un type comme ça.
Parce que son intelligence manifeste générait autour de lui une zone protégée d'un rayon de deux mètres où l'on se mettait à parler en faisant attention dès qu'on y pénétrait, Danglard faisait plutôt l'objet d'une surveillance circonspecte que de quelconques gestes secourables. Adamsberg se demanda si «l'ami philosophe » auquel Mathilde se référait sans cesse pour se décrire générait une zone semblable, et de quelle amplitude. L'ami philosophe avait l'air d'en savoir un bout sur Mathilde. Il avait peut-être assisté à la soirée donnée au Dodin Bouffant. Obtenir son nom, son adresse, aller le voir, l'interroger, un petit méandre de policier à exécuter dans l'ombre. Pas le genre de choses qui tentait Adamsberg en général, mais dont il avait envie pour cette fois de se charger lui-même.
— Il y a un témoin, dit Danglard. Il était déjà au commissariat quand j'en suis parti. Il m'attend pour sa déposition complète.
— Qu'est-ce qu'il a vu ?
— Il a vu, vers minuit moins dix, un petit homme maigre qui l'a dépassé en courant. C'est en écoutant la radio ce matin qu'il a fait le rapprochement. Il m'a décrit un mec âgé, chétif, rapide et déplumé, portant une sacoche sous le bras.
— Et puis c'est tout ?
— Et qui a laissé dans son sillage, lui semble-t-il, une très légère odeur de vinaigre.
— De vinaigre ? Pas de pomme pourrie ?
— Non. De vinaigre.