L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
— Ou une odeur de placard, dit Adamsberg.
— Pourquoi de placard ?
— Je ne sais pas. Les odeurs d’enfance, c’est dans les placards, non ? C’est immuable, ça, les placards. Et toutes les odeurs s’y mélangent, ça fait un tout, c’est universel.
— On s’égare, dit Danglard.
— Pas tant que ça.
Danglard comprit qu’Adamsberg recommençait à flotter, à décrocher, à il ne savait quoi au juste, en tous les cas à relâcher les structures déjà vagues de sa logique, et il suggéra donc de rentrer.
— Je ne vous accompagne pas, Danglard. Enregistrez la déposition du témoin au vinaigre sans moi, j’ai envie d’entendre parler « l’ami philosophe » de Mathilde Forestier.
— Je croyais que le cas de Mme Forestier ne vous intéressait pas.
— Il m’intéresse, Danglard. Je suis d’accord avec vous : elle est en travers du chemin. Mais elle ne me préoccupe pas gravement.
De toute manière, Danglard pensait que si peu de faits préoccupaient gravement le commissaire qu’il ne s’attarda pas à piocher cette différence. Si. L’histoire du gros crétin de chien baveux et toute la suite à donner avait dû et devait continuer à le préoccuper gravement. Et d’autres choses de cet ordre encore, qu’il apprendrait peut-être un jour. C’est vrai, ça l’énervait. Et plus il connaissait Adamsberg, plus il lui devenait indiscernable, aussi imprévisible qu’une noctuelle, dont le vol lourd, fou, et efficace, fatigue celui qui voudrait l’attraper. Mais il aurait aimé prendre cela à Adamsberg, cette imprécision, cette approximation, et ces échappées où son regard semblait tour à tour agoniser ou brûler, donnant envie de s’écarter de lui ou de s’en rapprocher. Il pensait qu’avec le regard d’Adamsberg, il pourrait voir les choses osciller et perdre leurs contours raisonnables comme font les arbres l’été dans les vibrations de chaleur. Qu’alors le monde lui serait moins implacable, qu’il cesserait de vouloir le comprendre jusqu’à ses plus lointaines limites, et jusqu’aux points qu’on ne pouvait même pas voir dans le ciel. Qu’il serait moins fatigué. Mais seul le vin blanc lui donnait cette distanciation brève et, il le savait, factice.
Comme Adamsberg l’espérait, Mathilde n’était pas chez elle. Il trouva la vieille Clémence penchée sur une table couverte de diapositives. Sur une chaise à côté d’elle, la presse était pliée aux pages des petites annonces.
Clémence était trop bavarde pour avoir le temps d’être intimidée. Elle s’habillait en superposant des blouses de nylon comme des peaux d’oignon. Sur sa tête, le béret noir, à sa bouche, une cigarette de troupe. Elle parlait en desserrant à peine les lèvres, ce qui fait qu’on voyait peu cette fameuse denture qui faisait la joie des comparaisons zoologistes de Mathilde. Ni timide ni vulnérable, ni autoritaire ni sympathique, Clémence était un personnage si dérangeant qu’on ne pouvait s’empêcher de vouloir l’écouter un peu pour savoir, au-delà de toutes les banalités qu’elle entassait comme barricades, ce qui pouvait bien conduire son énergie.
— Les annonces étaient bien ce matin ? demanda Adamsberg.
Clémence eut un mouvement dubitatif.
— On peut toujours espérer quelque chose de : Homme tranquille dans maisonnette à la retraite cherche compagne moins de 55 ans aimant collections de gravures du XVIIIe siècle, mais je me fous des gravures, ou de : Retraité du commerce voudrait partager avec femme encore jolie passions pour la nature et curiosités pour les animaux et plus si affinités, mais je me fous de la nature. De toute façon, on ne peut pas s’y retrouver. Ils écrivent tous la même chose et jamais la vérité : Homme vieux pas conservé avec ventre ne s’intéressant qu’à lui-même cherche femme jeune pour coucher avec. C’est malheureux que les gens n’écrivent jamais la réalité, on perd un temps incroyable. Hier, j’en ai fait trois, et j’ai ramassé la lie des ratés de la vie. Mais ce qui fait tout échouer, c’est qu’au physique, je ne leur conviens pas. Alors là, c’est l’impasse. Comment faire ? je vous le demande.
— Vous me le demandez ? Et pourquoi voulez-vous vous marier à tout prix ?
— Ça, c’est la question que je ne me pose pas. On pourrait dire, cette pauvre vieille Clémence, elle n’a pas supporté que son fiancé disparaisse en laissant un petit mot. Mais non. Jésus, je m’en suis sacrement foutue sur le moment, j’avais vingt ans, et je m’en fous toujours. J’aime pas trop les hommes, faut vous dire. Non, ça doit être pour avoir un truc à faire dans la vie. Et je n’ai pas d’autre idée. Et j’ai l’impression que presque toutes les bonnes femmes sont comme ça. En gros, j’aime pas trop les bonnes femmes non plus. Elles pensent comme moi qu’en se mariant, le tour est joué, elles vont faire un truc avec leur vie. Et je vais à la messe aussi, figurez-vous. Si je ne m’astreignais pas à tout ça, qu’est-ce que je deviendrais ? Je volerais, je pillerais, je cracherais. Et Mathilde dit que je suis gentille. Vaut mieux rester gentille, ça vous fait moins d’ennuis, pas vrai ?
— Et Mathilde ?
— Sans elle, je serais toujours en train d’attendre le Messie à Censier-Daubenton. On est bien avec elle. Je ferais beaucoup de choses pour convenir à Mathilde.
Adamsberg n’essayait pas de se repérer dans ces intonations contradictoires. Mathilde avait dit que Clémence pouvait dire bleu pendant une heure et rouge pendant l’heure suivante, et réinventer toute sa vie à sa guise et selon l’interlocuteur. Il aurait fallu quelqu’un qui ait le cran d’écouter Clémence pendant des mois pour pouvoir y voir un peu clair. Un sacré cran. Un psychiatre, d’autres auraient dit. Mais même, ça serait trop tard. Tout semblait trop tard pour Clémence, c’était évident, mais Adamsberg n’arrivait pas à en ressentir une peine quelconque. Clémence était peut-être gentille, peut-être, mais si peu attendrissante qu’il se demandait où Mathilde trouvait l’envie de la loger à l’Épinoche et de la faire travailler pour elle. Si quelqu’un était bon, au sens basique du terme, c’était bien Mathilde. Souveraine et mordante, mais fastueuse, mais mangée par la générosité. Ça se faisait violemment chez Mathilde, tendrement chez Camille. Danglard avait l’air de penser autrement à propos de Mathilde.
— Est-ce que Mathilde a des enfants ?
— Une fille, monsieur. Une beauté. Vous voulez voir une photo d’elle ?
Tout d’un coup, Clémence devenait mondaine et respectueuse. Il était peut-être temps de prendre ce qu’il était venu chercher avant qu’elle change d’allure.
— Surtout pas de photo, dit Adamsberg. Et son ami philosophe, vous le connaissez ?
— Vous posez des tas de questions, monsieur. Ça ne fera pas de mal à Mathilde, au moins ?
— Pas le moins du monde, au contraire, si ça reste entre nous.
C’était le genre de sournoiserie policière qu’Adamsberg n’aimait pas trop, mais comment faire pour contourner ces sortes de phrases ? Alors, il les récitait par cœur comme des tables de multiplication, pour faire vite.
— Je l’ai vu deux fois déjà, dit Clémence avec un peu de fierté, en tirant sur sa cigarette. C’est lui qui a écrit ça…
Elle cracha quelques brins de tabac, chercha dans la bibliothèque et tendit un gros volume à Adamsberg : Les Zones subjectives de la conscience, par Réal Louvenel. Réal, un prénom du Canada. Adamsberg laissa un moment monter dans sa mémoire les bribes de souvenirs que lui évoquait ce nom. Aucun ne lui parvenait distinctement.