L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
En tous les cas, il n’inquiétait donc personne, ce type à la craie bleue. Mais Adamsberg ne se souciait pas d’être épaulé ou non dans ses appréhensions. Ça le regardait. Il laissa Louvenel à ses frétillements, qui s’étaient beaucoup calmés après la prise d’un petit médicament ovale et jaune. Adamsberg avait une défiance violente à l’égard des médicaments et il ferait traîner une fièvre toute une journée que d’en avaler une seule miette. Sa petite sœur lui avait dit que c’était très présomptueux d’espérer toujours s’en sortir tout seul, et qu’on ne perdait pas fatalement son identité au fond d’un tube d’aspirine. Ce que sa petite sœur pouvait l’emmerder, c’était à peine concevable.
Au commissariat, Adamsberg trouva Danglard assez démoli. Il avait rencontré de la compagnie pour entamer le vin blanc de l’après-midi, et ça l’avait bien avancé dans son rituel quotidien. Accoudés à son bureau comme à une table de bistrot, Mathilde Forestier et l’aveugle beau en descendaient un bon coup dans des verres en plastique. Ça faisait du bruit.
La belle voix de Mathilde résonnait au-dessus de tout ça, et Reyer ne détournait pas son visage de la Reine et en avait l’air content. Adamsberg salua encore en pensée la beauté du prodigieux profil de l’aveugle, mais il s’agaça de le voir couver du regard, si l’on peut dire, Mathilde. Qu’est-ce qui l’agaçait, au juste ? L’impression que l’aveugle allait se faire avoir par Mathilde ? Non. Mathilde n’était pas si banale, et il n’y aurait pas ces pièges lamentables de la prise de pouvoir et de la dévoration du plus faible. Mais aussi, quand une main se posait sur Mathilde, c’était difficile à présent de ne pas voir une main se poser en même temps sur Camille. Mais non. Il ne faisait pas l’amalgame. Et tout le monde avait le droit de toucher Camille, il s’en était fait depuis longtemps un principe salutaire. Ou alors c’était que Danglard avait l’air de s’y mettre aussi, lui qui avait été si catégorique à l’égard de Mathilde. Il y avait autour de cette table comme une course de vitesse entre les deux hommes, ça puait un peu les jeux de la séduction mille fois répétés, et il fallait bien constater que Mathilde, avec ce qu’elle avait déjà dû boire de vin blanc, n’était pas insensible à l’ambiance. Après tout, elle en avait le droit. Et Danglard et Reyer avaient bien le droit aussi de faire les adolescents si ça leur chantait. Qu’est-ce qui lui prenait de faire le censeur tout d’un coup et d’édicter des règles de l’art ? Est-ce qu’il avait été artistique, lui, avec la voisine d’en dessous chez qui il avait été coucher ? Non, pas du tout artistique. Bien qu’un peu ému par l’opportunité, il avait calculé ses mots selon des règles qu’il savait sûres, et il s’était rendu compte de ses méthodes d’un bout à l’autre. Et est-ce qu’il avait été artistique avec Christiane ? Pire. Cela lui fit penser qu’il n’avait pas pensé à y penser. Autant boire un coup avec les autres. Et se demander ce qu’ils foutaient là, d’ailleurs. À y bien regarder, Danglard n’était pas aussi égaré que ça par la séduction de ses deux suspects attablés avec lui. À y mieux regarder encore, le penseur Danglard veillait, surveillait, écoutait, aiguillait, aussi saoul pût-il être. Même dans l’ivresse, Mathilde et Reyer restaient pour l’incisif cerveau de Danglard des personnages emmêlés de trop près dans une affaire de meurtre. Adamsberg sourit et s’approcha de la table.
— Je sais, dit Danglard en montrant les verres, c’est contraire aux règles. Mais ces gens ne sont pas mes clients. Ils sont tout juste ici en transit. C’est vous qu’ils venaient voir.
— Et comment, dit Mathilde.
Au regard de Mathilde, Adamsberg comprit qu’elle lui en voulait salement. Autant éviter l’éclat devant tout le monde. Il renonça à son verre et les emmena dans son bureau en faisant un signe à Danglard. Au cas où. Pour ne pas le blesser. Mais Danglard s’en foutait, il s’était déjà replongé dans des papiers.
— Alors ? Clémence n’a pas tenu sa langue ? demanda-t-il doucement à Mathilde, en s’asseyant de travers.
Adamsberg souriait, la tête penchée sur le côté.
— Elle n’avait pas à le faire, dit Mathilde. Il paraît que vous l’avez harcelée de questions sur sa vie, puis sur Réal. Alors, Adamsberg, c’est quoi ces façons de faire ?
— Mes façons de flic, je suppose, dit Adamsberg. Je ne l’ai pas harcelée. Clémence parle toute seule en sifflant entre ses dents. Et j’avais envie de connaître Réal Louvenel. Je reviens de chez lui.
— Je sais, dit Mathilde, et ça me met hors de moi.
— C’est normal, dit Adamsberg.
— Qu’est-ce que vous lui vouliez ?
— Savoir ce que vous aviez pu dire au Dodin Bouffant.
— Mais quelle importance, bon Dieu ?
— Parfois, mais parfois seulement, je suis tenté de connaître ce que me cachent les autres. Et puis, depuis l’article de la gazette du 5e, vous faites office de piège à mouches pour tous ceux qui auraient souhaité approcher l’homme aux cercles. Alors il faut bien que je m’en occupe. Je crois que vous n’êtes pas loin de savoir qui il est. J’espérais que vous en auriez dit plus ce soir-là et que Louvenel m’aurait mis au courant.
— Je n’imaginais pas que vous auriez des procédés aussi détournés.
Adamsberg haussa les épaules.
— Et vous, madame Forestier ? Votre entrée au commissariat la première fois ? C’était droit, ça, comme procédé ?
— Pas le choix, dit Mathilde. Mais vous, on vous croit pur. Et soudain, vous êtes tortueux.
— Pas le choix non plus. Et puis c’est comme ça, je suis fluctuant. Toujours fluctuant.
Adamsberg tenait sa tête sur sa main, toujours penchée sur le côté. Mathilde le regardait.
— C’est bien ce que j’ai dit, reprit Mathilde. Vous êtes amoral, vous auriez dû faire pute.
— C’est exactement ce que je suis en train de faire, pour obtenir des renseignements.
— Sur quoi ?
— Sur lui. Sur l’homme aux cercles.
— Vous allez être déçu. J’ai inventé l’identité de l’homme aux cercles à partir de quelques souvenirs. Je n’ai aucune preuve. Imagination pure.
— Petit à petit, murmura Adamsberg, j’arrive à vous arracher des fragments de vérité. Mais c’est si long. Pourriez-vous me dire qui il est ? Même si vous l’inventez, cela m’intéresse.
— Ça ne repose sur rien. L’homme aux cercles me rappelle un homme que j’avais pisté il y a longtemps, huit ans au moins, dans le quartier de Pigalle justement. Je le suivais dans un petit restaurant sombre où il déjeunait seul. Il travaillait en mangeant, sans jamais ôter son imperméable, et il couvrait la table de piles de bouquins et de papiers. Et quand il en faisait tomber, ce qui arrivait tout le temps, il se baissait pour les ramasser en tenant les pans de son imperméable, comme si c’était une robe de mariée. Quelquefois, sa femme venait avec son amant prendre le café avec lui. Il faisait alors l’effet d’un malheureux, déterminé à encaisser toutes les humiliations pour préserver quelque chose. Mais quand la femme et l’amant sortaient, il était pris de hargne, il tailladait avec soin la nappe en papier avec son couteau à viande, et de toute évidence, ça n’allait pas. Moi je lui aurais conseillé un coup à boire, mais il était sobre. J’avais noté sur mon carnet à l’époque : « Petit homme désirant le pouvoir et ne l’ayant pas. Comment va-t-il se débrouiller ? » Vous voyez, mes considérations sont toujours très sommaires. C’est Réal qui dit ça : « Mathilde, tu es sommaire. » Et puis j’ai laissé tomber ce type. Il me rendait nerveuse et triste. Je file les gens pour me faire du bien, pas pour aller fouiner dans leurs douleurs. Mais quand j’ai vu l’homme aux cercles, et sa manière de s’accroupir en retenant son manteau, cela m’a évoqué une figure connue. J’ai feuilleté mes carnets un soir, j’en ai exhumé le souvenir du petit bonhomme avide mais sans pouvoir, et je me suis dit : « Pourquoi pas ? Est-ce la solution qu’il s’est trouvée pour prendre le pouvoir ? » Toujours sommaire, je m’en suis tenue là. Vous voyez, Adamsberg, vous êtes déçu. Ce n’était pas la peine d’aller faire toutes ces dissimulations chez moi et chez Réal pour ce genre de renseignements minables.