Enfer d’un paradis
- Автор: Voutcho Vouk
- Год: 12
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:
Peu à peu, ils rassemblèrent leurs forces, et se mirent à manger et à boire en silence, tout en couvant des yeux la corbeille de fruits, dont les couleurs vives devaient leur donner le vertige. Prosper, à la place du pain, trempait le salami dans son chocolat; quant à Petit Loup, il arrosait de thé les petites bouchées de son œuf à la coque. Il remua plusieurs fois ses lèvres raidies, avant de parvenir à articuler une première phrase énigmatique:
«Lorsque vous êtes allés vous coucher hier soir, dans quel état vous m’avez laissé?
– Qui te dit que nous sommes allés nous coucher avant toi? l’interrompit Prosper. Dans l’état où tu étais, nous ne t’aurions jamais laissé tout seul.
– Je ne suis pas fou, dit Petit Loup.
– Nous non plus, répliqua Prosper.
– Je veux des preuves, chuchota Petit Loup d’une voix qui me fit frissonner. C’est une question de vie ou de mort.»
Avec un visage de papier mâché, il se tourna vers moi.
«Laissez-moi seul, dit-il.
– C’est hors de question!
– Si vous m’avez laissé choir cette nuit, grogna-t-il, vous pouvez le faire à présent aussi.»
Il était si sûr de lui que je m’efforçai de faire revivre dans ma mémoire les derniers instants brumeux de notre lamentable festin. Primo, mon retour avec le Capitaine Carcasse de l’Arche de Noé, où la «colombe» de Willi le Long avait laissé quelques plumes. Secundo, la chute de Prosper dans la mer et son bref séjour dans ce monde plus juste que le nôtre. Enfin, notre retour à la maison, durant lequel nous nous sommes égarés dans des ruelles escarpées et avons tambouriné à la porte de quelqu’un, avant qu’on nous balance un seau d’eau sur la tête. Je me souvins également qu’après ce joyeux événement nous nous sommes soutenus les uns les autres, qu’à tâtons nous avons retrouvé l’entrée de la maison juste au moment où en bas, dans le village, la sirène des pompiers s’était mise à hurler…
Là, mon souvenir me trahit et ce fut le trou noir. Prosper et moi étions nous réellement rentrés seuls? Je n’étais plus certaine de rien, mais c’était bien la moindre des folies de la dernière nuit.
«C’est une question… de vie ou de mort», répétait Petit Loup et, tout en bredouillant ainsi, il s’endormit dans sa bergère.
C’est alors que de l’intérieur de la maison parvinrent à mes oreilles les coups d’une horloge murale. Je bondis comme échaudée, ayant compté neuf coups. Je ne savais pas que je tenais tant à passer deux jours sur le bateau de ce Corse dont les yeux changeaient si facilement de couleur. Je n’eus même pas le temps de méditer sur l’authenticité de ce sentiment, craignant fortement de voir la confrérie baisemouchiste partir en croisière sans nous. J’entrai dans la maison, et en moins de deux minutes, comme toute Ève qui se respecte, je remplis à ras bord un sac de voyage de tous les accessoires nécessaires à mes Adam pour une excursion: brosses à dents, maillots de bain, serviettes et livres, l’un sur le venin des crapauds, et l’autre sur le culte des morts en Corse, bouquins utiles en cas de naufrage et de séjour prolongé sur une île déserte.
À cet instant-là, en bas, dans le port, beugla la sirène d’un bateau qui ne pouvait être que celui du Capitaine.
Petit Loup sommeillait debout et boitait plus que jamais tandis que nous le traînions vers la sortie. La tête posée sur mon épaule, il continuait à délirer:
«Ils vont nous sucer!… Les vampires sont parmi nous!»
Prosper me laissa seule avec ce fardeau pour faire un saut jusqu’à la maison, et revenir avec César sous le bras et Gertrude sur le dos. Nous déboulâmes sur le port au troisième coup de sifflet du Capitaine, alors que l’un des futurs marins, plutôt impatient, détachait déjà les amarres.
«Ici, c’est moi qui commande, le mit en garde le Capitaine. Sur mer, chaque chose a sa place. Les amarres ne se larguent qu’après que le moteur a été mis en marche. Et, quand on fait démarrer un moteur qui n’a pas fonctionné depuis dix ans, il faut arroser cet événement.
– Et si on le mettait d’abord en marche, et qu’on arrose cet exploit ultérieurement? proposa Willi le Long, qui se tenait à l’écart sur le môle, de peur que durant cette opération périlleuse l’Arche de Noé n’explose.
– Je suis ici le commandant en chef, dit le Capitaine. Quand celui qui dirige le bateau donne un ordre, tout l’équipage doit obéir, sinon c’est l’anarchie sur le pont.»
Toutes les personnes présentes s’accordèrent sur ce principe et se hâtèrent d’exécuter ses instructions. Après que la bouteille d’eau-de-vie eut fait un tour de bouche en bouche, j’eus le plaisir de voir deux nouveaux arrivants se pendre à mon cou, le frère cadet d’Alpha, Ampère, et son ami inséparable, José Maria Sanchos Brito Soares, qui arrivaient de l’aéroport de Figari et nous apportaient de Paris, en guise de cadeaux, des odeurs de morue à l’ail et de vino verde.
«Nous n’avons pas dormi de la nuit, m’expliquèrent-ils, ne relâchant pas facilement leur étreinte fraternelle.
– Tous les marins sont-ils à bord? demanda le Capitaine.
– Présents! s’écria la confrérie transportée de joie.
– Nous allons mettre le moteur en marche», annonça le Capitaine d’une voix un peu cassée, en tendant la main vers une clef rouillée fichée dans le tableau de bord.
La compagnie se tut sur-le-champ, observant avec une petite appréhension le beau poignet bronzé du Capitaine, couvert de tâches de son, saisir la clef et d’un geste solennel la tourner à droite, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le métal grinça dans la serrure comme quand on ouvre la porte de l’enfer. Ce fut le seul bruit qui troubla le silence, excepté un rire étouffé dans le dernier rang des spectateurs.
Le Capitaine remit la clef dans sa position initiale et renouvela cette opération compliquée trois fois de suite avec le même piètre résultat.
Willi le Long alors s’enhardit et s’approcha du bateau, doutant qu’il s’agisse de la bonne clef. Il eut l’amabilité de proposer au Capitaine la clef de sa valise. Là-dessus, les autres marins s’empressèrent aussi de mettre à la disposition du commandant en chef des clefs en tout genre, qui celle de son appartement, qui celle de son armoire, et qui même celle d’un coffre-fort de sa banque.
Ce fut l’occasion de remarquer que, outre ses yeux, le visage du Capitaine pouvait tout aussi facilement changer de couleur. Celui-ci s’empourpra, puis blêmit et de nouveau rougit si fort que j’eus peur de voir éclater les capillaires de ses yeux, qui mitraillaient les marins égayés.
Heureusement, le petit incident de la clef ne dura pas trop longtemps. Le jeune frère d’Alpha, Ampère, qui, d’après ses dires, connaissait trente-six métiers, se proposa de réparer la panne en deux temps trois mouvements. On ouvrit l’accès au compartiment des machines pour y introduire le jeune homme gracile, qui devait ressusciter le cadavre comme Jésus avait ressuscité Lazare.
Cinq minutes plus tard, «Lazare» se mit à vrombir, et la confrérie, de trois hourras retentissants, salua sa renaissance miraculeuse.
Alors que nous nous éloignions de la jetée vers la sortie de la crique, il s’avéra qu’il aurait mieux valu, pour notre sécurité, que «Lazare» ne marche pas du tout, et que nous fassions cette excursion sur le rivage, comme il eut convenu à de vrais animaux terrestres. Au cours de ses premières manœuvres, le Capitaine eut la main heureuse: il ne coula qu’un canot avec deux Hollandais qui, heureusement, savaient nager, coinça nos amarres dans l’hélice d’un bateau voisin, et accrocha pour l’éternité notre ancre aux chaînes reposant au fond du port. Notre commandant aux yeux multicolores portait de plein droit le surnom de Carcasse.