Enfer d’un paradis
- Автор: Voutcho Vouk
- Год: 12
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:
Il creusa une fois de plus dans le gouffre de sa poche, et en extirpa, comme du chapeau d’un magicien, un magnétophone antédiluvien, de la même marque et du même modèle que celui dont se servait mon père autrefois.
«Une pièce de collection! Puis-je la voir? demandai-je.
– C’est hors de question!» rétorqua-t-il en essayant de mettre en marche la petite boîte moisie.
Je fus brusquement pris d’une crise de fou rire irrésistible que j’étouffai dans un accès de toux.
I g n a c e!!!
Le prénom de cette recrue insipide ressurgit enfin dans ma mémoire, ainsi que l’image de ce jeune paysan apeuré, occupant le deuxième lit sous la fenêtre du dortoir du premier étage, un petit gars effacé que la chance n’avait pas gâté durant ce long hiver à Draguignan. Il s’était traîné pendant deux mois avec un bras dans le plâtre, avant qu’on lui arrache sa dent de sagesse infectée et qu’on lui fasse un lavage d’estomac à la suite d’un empoisonnement, pour enfin se retrouver avec un appendice perforé. À son dernier retour de l’hôpital, je l’avais vu, de mes yeux, tomber sous les chenilles d’un char pour se faire écraser comme une mouche, puis être ramassé dans deux sacs de plastique et emporté dans une ambulance vers le pays du non-retour.
Et voilà! Ce soir, un miracle s’était produit! Le fantôme d’Ignace était revenu de l’autre monde, sans appendice, mais avec des épaulettes de capitaine d’un gang de mafieux. C’était bien la preuve que les exploits des vampires existaient toujours et qu’il y avait une justice macabre sur Terre.
De vagues souvenirs d’une lecture du Dictionnaire infernal de Plancy me revinrent des descriptions de vampires actifs et passifs, ceux qui sucent et ceux qui meurent sucés, devenant vampires à leur tour. Étant capable d’infester tout un pays, si la pègre varoise se décidait à mettre la Corse dans sa poche, ce ne serait pas la mer à boire. Je serais certainement le premier à être sucé, la première des victimes vampirisées, avant même mes amis corses au sang si chaud et appétissant.
Pour fuir cette horreur, je me remis à rire comme un bossu. Mon hilarité était si forte et si contagieuse qu’elle gagna aussi Ignace. Il commença d’abord à hoqueter, probablement nerveusement, car il peinait à mettre en marche son magnétophone. Il se mit ensuite à ricaner bêtement, comme si une main espiègle lui caressait le dos sous son caban, pour éclater enfin, de même que moi, d’un rire irrépressible qui remplit nos yeux de grosses larmes.
«I-gnace! I-gnace! scandai-je entre deux étranglements. Sois bé-ni, cher I-gnace!»
Péniblement, nous reprîmes nos esprits, et essayâmes, tant bien que mal, d’essuyer nos larmes, mais mon camarade revenant hoqueta encore longtemps, et ceci dans les règles, précisément là où un homme lettré aurait ponctué des phrases noueuses. Il était certain qu’entre le service militaire et sa mission sur l’île de Beauté il avait fait de grands progrès.
Il y a des choses qu’Ignace de sa vie n’oubliera jamais. L’une de celles-ci était son service militaire à Draguignan et les amis qu’il y avait rencontrés. Lui, personnellement, se souvenait encore du goût de la saucisse alsacienne que Petit Loup avait partagée avec lui. Ignace, le lieutenant de Pico, qui avait toujours respecté les ordres de ses supérieurs, cette fois-ci s’y était énergiquement opposé. Au lieu de ramener son vieil ami de force à Toulon pour une interrogation musclée, au lieu de le cribler de balles et l’envoyer au royaume des taupes comme tous ces pourris d’Armata corsa, lui, Ignace, avait proposé à son patron de partir à la rencontre de son vieil ami, et de discuter avec lui ouvertement, comme avec un vieil ami.
«Qui est ce vieil ami?» demandai-je.
Tout à coup, Ignace cessa de hoqueter.
«C’est toi», lâcha-t-il.
Ce fut alors à mon tour d’être secoué de hoquets, vraisemblablement à cause de la saucisse alsacienne mal digérée que nous avions partagée il y a un quart de siècle.
«Criblé de balles, moi? dis-je d’une voix qui n’était plus la mienne.
– Oui, confirma Ignace. Une dénonciation sérieuse te concernant est arrivée au siège de la famille à Toulon.
– Quelle dénonciation? demandai-je d’une voix éraillée.
– Il semblerait que tu aies entretenu des liens étroits avec les membres d’Armata qui ont fait tout leur possible pour torpiller notre commerce et nous mettre des bâtons dans les roues. Tes amis nationalistes te font porter le chapeau.
– Je n’ai pas d’amis, dis-je, qui pourraient porter une telle accusation contre moi.»
Ignace étira son bec de lièvre dans l’ombre de sa visière:
«Alors il s’agit d’ennemis. De la souche de ceux auxquels tu as rendu hommage il y a peu de temps, en t’inclinant respectueusement devant leurs trois tombes. Ceux qui tu avais salué l’année dernière, le jour d’un enterrement, au pied de la statue de Paoli, le prétendu père de nation corse.»
En me voyant de plus en plus pris dans un étau, je trempai mon index dans la flaque de vin qui séparait deux amis de l’armée malgré leurs beaux souvenirs communs, et je me mis à calligraphier sur la table la première lettre de son nom, l’embellissant d’arabesques, comme une enluminure. La beauté de mon tracé enthousiasma Ignace, qui se sentait flatté de voir la première lettre de son nom dessinée avec tant d’application et de tendresse.
«Néanmoins, continua-t-il de sa voix la plus moelleuse, pour toi tout n’est pas perdu. Loin s’en faut. Tu pourrais toujours te racheter aux yeux de la famille, par un beau geste adressé à son chef, monsieur Pico, et tous nos braves oncles, fils, petits-fils, cousins, neveux et gendres.
– Une famille… très nombreuse», bégayai-je.
Imperceptiblement, il se tissait entre nous une sorte de relation presque amoureuse, du genre de celles auxquelles on doit les noms de jeunes filles gravés sur les troncs d’arbre. Je dessinais en roulant tout ça dans mon esprit, et je me demandais si je n’allais pas régurgiter cette lointaine saucisse alsacienne qu’il avait fallu digérer un quart de siècle avant qu’elle ne devienne cause d’un vomissement.
«Vous ne vous êtes jamais demandé, dis-je d’une voix étouffée, si vos indicateurs ne faisaient pas parfois beaucoup trop de zèle, brassant des informations qui n’existeraient même pas?
– Moi, personnellement, je me suis demandé, reconnut Ignace.
– Crains-tu de te retrouver sans boulot?»
Ignace éternua soudain avec colère, et s’empressa de sortir un paquet de mouchoirs de son caban.
«Ici, c’est moi, personnellement, qui interroge, gronda-t-il, et il continua à tripoter son antique magnétophone. C’est pour cette raison que je suis venu ici, pour te poser quelques questions amicales. Sois heureux que mon chef l’ait accepté, car en ce moment tu te trouverais entre quatre planches.
– Ton patron avait bien fait, dis-je. Crois-moi, j’ai la tête dure comme une noix.»
Ignace claqua des dents comme d’un casse-noisettes, étirant de nouveau son bec de lièvre jusqu’aux oreilles. Ce bruit ne promettait rien qui vaille, pas même pour la noix la plus dure, ce que je prétendais être.
«Je serais franc avec toi, franc comme l’or, marmonna-t-il en caressant de son index la photo de la plage paradisiaque de papa. Je vais jouer franc jeu. Le permis de construction offert à ton père est toujours valable. Deux ou trois modifications mineures de l’acte notarial permettraient à mon patron de bâtir ici en toute discrétion sa résidence secondaire, un joli petit hôtel avec une salle de jeu et une jetée pour des accostages nocturnes, à la condition, bien entendu, que tes amis nationalistes n’incendient pas cette magnifique pinède. Dans cette affaire, il n’y a qu’un détail qui manque, de moindre importance…