Enfer d’un paradis
- Автор: Voutcho Vouk
- Год: 12
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:
Ces petits ennuis techniques ne pouvaient briser son optimisme d’acier. Après avoir ordonné de changer l’amarre perdue à la proue et de poser sur la poupe l’ancre de rechange, le Capitaine, un sourire satisfait aux lèvres, considéra Boris le Russe, qui s’empressait d’exécuter ses ordres, poussé probablement par une conscience peu tranquille à l’heure des massacres en Tchétchénie. Pour le récompenser, le Capitaine le titularisa aussitôt lieutenant de navire.
La compagnie se mit à rugir à qui mieux mieux, car tous convoitaient un grade.
Le Capitaine ne se fit pas prier longtemps. En premier lieu, avec sa modestie innée, il se nomma amiral. Ensuite, il distribua d’un cœur généreux de belles distinctions d’officiers à tous les marins, sauf à Petit Loup, qui manqua cet événement solennel, dormant dans la salle à manger comme l’ours du conte populaire qui a raté, en hivernant, le jour où le Bon Dieu a distribué des ailes aux animaux.
Inès et Alpha devinrent ainsi «capitaines», et Willi le Long sommelier de vaisseau. Ampère, le frère cadet d’Alpha, fut nommé machiniste en chef, et José Maria gouverneur de notre stock de pastèques. Tout le monde était fort content de sa nomination, surtout Prosper, qui se retrouva dans le rôle de météorologue et navigateur. L’air très sérieux, il demanda un petit grade pour sa Gertrude, et notre amiral, avec bienveillance, fit la poupée «courtisane du bateau», une sorte de fétiche qui devait nous protéger des dangereuses sirènes de la haute mer.
Quant à moi et à la petite Suzanne, l’inspiration du Capitaine se tarit. En dépit de notre différence d’âge, ce débauché nous aurait volontiers offert le grade d’amiralesse, tout en nous proposant de partager avec lui la nuit suivante son lit d’amiral, mais il n’osa pas choisir entre nous en public. Au terme d’une longue et douloureuse hésitation, il nous nomma ses maîtresses principales, grade qui ne nous promettait pas une nuit très calme.
Après les rudes épreuves subies dans la crique d’Ouf, l’Arche de Noé avait gagné le large. Grâce aux calculs de Prosper, nous apprîmes que nous croisions en direction d’est-sud-est à la vitesse vertigineuse de cinq nœuds. La mer était d’huile, et la chaleur du matin se transformait en une vraie canicule. Nous avions du mal à respirer sous cette voûte incandescente, sans le moindre souffle de vent.
D’un coin ombragé du pont de commandement, je fis le compte des loups de mer intrépides qui, le visage radieux, naviguaient vers l’aventure. Nous étions exactement treize, ce qui d’après mes croyances présageait une bonne chance et une mer de demoiselle. En outre – chose très rare -, ces treize apôtres marins étaient tous égaux. Même la vieille Arche de Noé frémissait de fierté, comme si elle savait que tous ces voyageurs étaient des officiers supérieurs.
À l’idée d’un naufrage qui pourrait menacer notre bateau bourré d’officiers, je me signai en cachette, traçant du doigt une croix sur mon front, à la manière de ma tante Germaine. «Tout le monde ne peut pas être capitaine», expliquait ma tante à sa cuisinière Marouchka, qui organisait parfois des minirévolutions hongroises, toujours infructueuses. «Sur un bateau, quelqu’un doit s’occuper de la navigation, et quelqu’un doit laver le pont», disait tante Germaine. Effectivement, sur l’Arche de Noé, il y avait toute une tripotée de gradés, mais personne pour nettoyer le pont. C’est pourquoi des écorces de pastèques et des peaux de bananes traînaient déjà un peu partout, du tableau de bord aux toilettes.
Je m’arrachai à ces pensées au pied d’une falaise abrupte, alors qu’une nouvelle bouteille commençait à circuler de main en main, malgré la chaleur qui décuplait les effets de l’alcool. Ceux-ci se firent sentir rapidement, au moment où Willi le Long et la grosse Inès se mirent une fois de plus à se chamailler, cette fois au sujet de la reconnaissance du peuple corse, qui – contrairement à une idée fort répandue – paie des impôts.
Ils s’agitaient dans un vent d’arguments persuasifs:
«Il paie! – Il ne paie pas! – Il paie! – Mon œil!…»
Je ne pus me défaire de l’impression de nous voir assis sur un baril de poudre. La mèche n’était pas encore allumée, mais une étincelle pouvait à tout moment déclencher le mécanisme de la machine infernale. Riant jaune, je songeai à la bonne entente légendaire qui régnait parmi les animaux de la vraie Arche de Noé. Nous étions, nous aussi, des animaux politiques de toutes espèces, n’ayant qu’un infime espoir de finir la croisière avant que le serpent n’avale la grenouille.
La seule chose qui nous manquait pour nous empêcher de nous entredévorer était un vrai déluge.
«Vois-tu un déluge à l’horizon?» demandai-je à mi-voix à Prosper pendant qu’il scrutait l’est avec un instrument en cuivre du Capitaine.
Prosper écarquilla les yeux.
«Rien de moins qu’un déluge?…
– Ou une sérieuse inondation, persévérai-je.
– Je me vois obligé de te décevoir, rétorqua Prosper. Les chances d’un déluge quel qu’il soit sont égales à zéro. Si ça continue à cuire comme ça, j’ai bien peur qu’il ne faille faire le reste du chemin à pied, au fond d’une mer asséchée.»
Je me méfiais de cette idylle estivale. Notre serre, sous la voûte d’azur embrasée, ne promettait que plus d’excitation. D’ailleurs, celle-ci se lisait déjà sur les visages fatigués, sous les chapeaux et les serviettes humides avec lesquels la compagnie essayait de se protéger du petit vent brûlant. Du haut de mon promontoire s’ouvrait une vue splendide sur la dérision et la mélancolie qui, telles des fées douces-amères, régnaient sur notre royaume de culs-de-sac.
XI. Petit Loup. Le souvenir d'un cauchemar.
Et si c’était un mythomane, un imposteur?
Son image ne cessait de me hanter, son visage éclairé par l’incendie de forêt, ses oreilles de vampire dressées sous sa casquette. Prosper et Sandrine avaient beau essayer de me convaincre que nous étions rentrés ensemble nous coucher, je savais que ce ne pouvait être vrai, car il n’existe pas de rêves laissant une vision aussi vivace.
«Il ne manque que ta signature, frérot, répéta Ignace.
– Et si je refusais! m’écriai-je.
– Alors je serais obligé de te zigouiller.»
Depuis le matin, je m’efforçais désespérément de faire revivre dans ma mémoire les derniers instants de ce cauchemar. J’étais si tendu que les veines gonflaient sur mes tempes et que mon cerveau était la proie d’une douleur lancinante, comme si quelqu’un m’enfonçait un poinçon de fer dans l’occiput.
Ignace ne m’avait jamais appelé «frérot». Il aurait dit «p’tit gars». Je me souvenais de chaque détail. Ignace avait donc posé le bout de ses doigts sur mes lèvres. Ses doigts étaient si glacés que l’on pouvait se demander s’ils n’appartenaient pas à un animal à sang froid.
«Tu es cuit, mon p’tit gars, dit-il en souriant. Ce qui t’attend, maintenant, c’est le départ au royaume des taupes.»