Enfer d’un paradis
- Автор: Voutcho Vouk
- Год: 12
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:
Monsieur Ignace n’aurait rien dit de pareil; il n’aurait jamais utilisé l’expression «tu es cuit». D’ailleurs, à cet instant, il ne souriait pas. Au contraire, il s’était assombri comme le ciel avant l’orage, avec ses doigts glacés sur mes lèvres, avant de me tourner le dos. À présent, je voyais comme sur un écran de cinéma ses oreilles pointues se dessiner sur un arrière-plan de flammes. S’il s’agissait réellement d’une créature à sang froid, alors ce ne pouvait être que le fantôme d’un mauvais rêve, et dans ce cas-là Prosper et Sandrine avaient raison: nous étions rentrés ensemble nous coucher!…
Et si c’était un fabulateur, un calomniateur, qui n’avait rien en commun avec la pègre de Toulon?…
«Tu es cuit, p’tit gars, dit Ignace.
– Vous n’avez pas honte, répondis-je, de faire chanter des personnes honnêtes, au nom d’un parrain toulonnais inventé de toutes pièces!…»
Pendant que je ressassais cette vérité, sachant que je vivais dans un monde où le réel menaçait toujours de s’effondrer sous le fardeau de l’illusion, le poinçon de fer s’enfonçait de plus en plus dans mon cerveau.
XII. Prosper. Un homme agenouillé.
«Vois-tu un déluge salvateur à l’horizon? me demanda Sandrine, comme si elle traduisait la pensée des autres.»
La sauvegarde de notre âme en péril fut un nouveau prétexte pour ouvrir une nouvelle bouteille. Nous ouvrîmes donc une nouvelle bouteille, et portâmes un toast à ce nouveau prétexte.
Je remarquai que, dans la confusion générale, notre bateau avait carrément changé de direction. Au lieu de maintenir le cap sur l’est, nous zigzaguions depuis vingt bonnes minutes vers le sud. J’attirai l’attention du Capitaine sur cette circonstance qui pouvait nous mener dans les eaux territoriales italiennes. L’amiral me félicita en public de ma vigilance, s’empressant d’élever Ampère, machiniste en chef, au grade de barreur principal et de lui ordonner de modifier sur-le-champ le chemin du bateau.
Après avoir donné cette instruction, le Capitaine empoigna la bouteille à son tour. C’est à cet instant que les choses commencèrent à virer à l’aigre.
Ampère refusa d’exécuter son ordre et, par la même occasion, dédaigna cette promotion. Cela eut une très mauvaise influence sur les autres matelots du bateau ivre. L’Arche de Noé tournait sur elle-même suivant son propre sillage, à la stupéfaction de quelques goélands pris de vertige au-dessus du mât. Il s’avéra soudain qu’aucun des marins n’était content de son grade et que le Capitaine avait été injuste à l’égard de tout le monde. Les officiers, Boris et le beau neveu de Napo, demandèrent de l’avancement, estimant avoir servi loyalement à la proue et à la poupe; Inès, en échange du grade de capitaine, exigeait la casquette de vice-amiralesse; José Soares se démettait du titre de gouverneur du stock de pastèques et demandait qu’on le fasse passer navigateur en chef; moi, je refusai catégoriquement d’abandonner ma charge; quant à Petit Loup, il nous surpassa tous, réclamant rien moins que le rôle de commandant du harem du bateau.
L’amiral en colère nous traita de maudits anarchistes et, après avoir bu trois fois de suite à la régalade, il renonça au commandement du bateau et s’éclipsa dans sa cabine pour chercher le repos entre les cuisses de Gertrude. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes sans capitaine et sans timonier sur l’Arche, qui continuait de tourner frénétiquement en rond et de troubler les oiseaux du littoral corse.
Au moment où tout semblait perdu, alors que, pris dans une spirale, nous nous approchions dangereusement d’un tas de récifs, le salut arriva de là où nous nous y attendions le moins, du haut du pont de commandement, où la majestueuse Alpha se démenait. Sa soif effrénée de pouvoir lui avait vraisemblablement signalé que les circonstances étaient plus que favorables pour une sorte de coup d’État.
«Tous à vos postes!» hurla-t-elle, nue jusqu’à la ceinture, levant les bras en V, comme celui de la victoire, au-dessus de sa tête, ce qui mit davantage en valeur la fermeté de sa poitrine et celle de son caractère.
Nous nous tûmes, heureux qu’il se trouvât enfin quelqu’un pour présider sans pitié à nos destinées. N’étions-nous pas, sur l’Arche de Noé, des bêtes humaines de toutes espèces, ne souhaitant rien d’autre que choisir le roi des animaux et devenir ses esclaves fidèles.
«Prosper! m’interpella Alpha.
– Mon amiralesse! répondis-je avec un salut militaire.
– Fais un saut jusqu’ici, m’ordonna-t-elle en souriant, contente de la manière dont je m’étais adressé à elle. Vas-y, montre-nous comment on fait marcher ce navire.
– À votre service, mon amiralesse!» m’exclamai-je, toujours à la militaire.
Je m’agitai sur le pont comme un homme qui aurait eu affaire aux bateaux depuis sa plus tendre enfance, bien que je pusse me targuer de n’avoir posé les pieds sur un engin flottant que deux fois dans ma vie.
«Tout bateau qui n’est pas ancré doit suivre une route bien définie, expliquai-je aux personnes présentes.
– Très bien, me complimenta Alpha. Quelle est cette route?
– Notre cap est est-sud-est», dis-je, me souvenant vaguement des paroles du Capitaine Carcasse lors de l’appareillage.
Alpha me nomma immédiatement second.
«Bravo, Prosper! me félicita la confrérie.
– Silence!» hurlai-je.
Ma propre voix m’effraya. Je remarquai que notre compagnie s’était tue sur-le-champ. Je n’aurais jamais imaginé que j’étais né pour commander.
Afin de consolider cette belle autorité tout juste acquise, je nommai aussitôt José Soares mon second. Ce choix fut judicieux, car le sang bouillonnant de ses ancêtres navigateurs coulait toujours dans les veines du petit Portugais de fer. Dès qu’il s’empara du gouvernail, José Soares le serra si fort que ses doigts bleuirent. Je poussai un soupir de soulagement, sachant que personne, jusqu’à la fin de la croisière, n’arracherait la barre à ses mains.
«Est-sud-est! lui commandai-je.
– Est-sud-est, répéta José sagement.
– Je suis contente de ton travail», me complimenta de nouveau Alpha avant de se retirer sur le pont arrière, pour s’allonger avec une pastèque sous la tête et une bouteille de Coca fraîche à portée de la main.
J’attendis que la reine des animaux s’endorme, puis je vérifiai encore une fois le cap et félicitai José Soares en public.
«Je suis content de ton travail», dis-je en me dirigeant vers le pont avant où j’avais repéré un beau coin pour la sieste.
Avec le Portugais à la barre, nous pouvions naviguer l’esprit tranquille, car seule l’apparition inopinée d’un porte-avion était en mesure de le faire changer de cap. Comme s’ils le pressentaient, les petits bateaux de pêche et les canots de touristes venant à notre rencontre s’écartaient prudemment et laissaient l’Arche de Noé suivre librement son chemin, est-sud-est; José Soares s’y tenait aveuglement, ne quittant pas de l’œil le compas rouillé du Capitaine.
Après m’être lavé les mains avec de l’alcool, j’étais en train de somnoler à la proue depuis à peine dix minutes quand deux doigts qui me pincèrent le pavillon de l’oreille me tirèrent de mon assoupissement. S’il y avait quelque chose au monde que je haïssais, c’était bien ce genre de réveil, même s’il s’agissait d’une main d’homme, et même si celle-ci appartenait à Petit Loup.