Enfer d’un paradis
- Автор: Voutcho Vouk
- Год: 12
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:
– RIMA de Draguignan, régiment d’infanterie, deuxième compagnie.
– Je ne me rappelle pas.
– Le dortoir du premier étage!
– Vraiment, je ne me souviens pas.
– Le deuxième lit à gauche, sous la fenêtre!
– J’ai un trou de mémoire, monsieur.»
Il enfonça jusqu’au coude son bras dans la poche de son lourd caban, qui le protégeait du petit vent tiède de cette nuit d’août. Il y fouilla longuement avec un sourire qui promettait une surprise agréable, et en retira enfin un livret militaire tout chiffonné portant une photo jaunie.
«Ignace! dit-il triomphalement. Celui qui a eu l’appendice perforé pendant une marche.»
À travers le fond du carafon, je considérai la photographie. La tête rasée du cliché pouvait être la sienne, la mienne ou bien celle de ma défunte grand-mère, chauve comme une boule de billard. À la fin, je haussai les épaules en signe de capitulation.
«J’ai dû boire un peu trop hier soir, dis-je.
– L’alcool nuit à la santé, me réprimanda-t-il amicalement. Moi, personnellement, j’ai arrêté de boire et de fumer le jour où j’ai quitté Draguignan. Je ne mange de la viande qu’une seule fois par semaine, et uniquement cuite à la braise.
– Certains nutritionnistes affirment que la viande grillée sur la braise n’est pas bonne pour l’appendice, dis-je.
– Je n’ai pas d’appendice! s’exclama-t-il avec fierté.
– Pas possible, protestai-je. Vous ne ressemblez pas du tout à une personne privée d’appendice.»
L’étrange personnage redevint sérieux, fronçant plus encore les sourcils dans l’ombre de sa casquette.
«Je ne tiens jamais des propos contraires à la vérité. Malheureusement, je n’ai pas sur moi le certificat de sortie de l’hôpital.
– Vous êtes un cas tout à fait original», le complimentai-je à travers le fond de ma carafe.
Nous nous tûmes pendant quelques instants, comme des gens qui ont épuisé tous les sujets de conversation et qui laissent le silence parler à leur place. J’ai toujours considéré que le silence était ce qu’il y avait de plus éloquent entre deux personnes qui n’avaient rien à se dire.
«Pouvons-nous nous tutoyer?» demanda-t-il subitement.
J’eus peur, si j’acceptais, qu’il ne me demande aussitôt de lui prêter cent euros, mais je craignais bien plus qu’il ne m’en demande deux cents si je refusais. C’est pourquoi j’acceptai.
«Ce serait un immense plaisir pour moi», dis-je.
Ses petits yeux se mirent à briller, et son bec de lièvre s’étira d’une oreille à l’autre, signe de joie et d’émotion. Il se pencha par-dessus la table et, trempant les deux manches de son caban dans la flaque de vin rouge qui nous séparait, me tapota paternellement la joue trois fois de suite.
«J’en étais sûr! dit-il. Les vieux camarades de régiment ne s’oublient pas comme ça! Ce sont des souvenirs qui restent gravés dans la mémoire pour toute la vie!»
Il continua à me tapoter avec bienveillance jusqu’à ce que je reconnaisse que c’était vrai de vrai, que je n’avais pas de souvenirs plus beaux ni plus chers que ceux du service militaire.
«Tu passes tes vacances ici?» me demanda-t-il.
Je m’empressai d’acquiescer, craignant qu’il ne me tapote la joue une fois de plus.
«Quel beau village, dit-il dans un soupir. Hélas! moi, personnellement, je n’y suis que de passage. Figure-toi que je n’ai même pas où passer la nuit.»
Je pris cela pour un prélude à une demande de lui prêter cent euros, et tâtai mon habit aux endroits où les gens ont généralement des poches.
«Je n’ai pas un rond sur moi, dis-je. Je n’ai même pas de poches.»
Pour le convaincre de la véracité de mes dires, je déversai sur la table le contenu de mon baise-en-ville: un paquet de cigarettes, un briquet et un trousseau de clefs accroché à ce fameux porte-clefs dont dépendait ma vie, qui ne tenait qu’à un fil.
Mon vieil ami, avec qui je venais tout juste de faire connaissance, se mit à rire de bon cœur, si jovialement que j’eus peur de voir son bec de lièvre se fendre sous ses moustaches duveteuses.
«Camarade, pouffa-t-il, n’aie pas peur, je ne suis pas de cette espèce-là. Moi, personnellement, je séjourne à Ouf aux frais de ma famille.
– Veinard, dis-je.
– En fait, je suis en service commandé, continua-t-il d’une voix éteinte, comme s’il allait me confier un important secret. On m’a payé ce beau voyage aller-retour pour te rencontrer et t’interviewer.»
Soudainement, je me sentis très flatté.
«Quelqu’un est donc prêt à payer pour ça?
– Oui, la famille», répondit-il d’un ton grave.
Le bonhomme me paraissait de plus en plus sympathique. S’il était difficile d’affirmer qu’il éveillait des sentiments esthétiques, il fallait néanmoins reconnaître qu’il n’était pas sans un certain charme, et que son bec de lièvre seyait bien à son nez crochu et à son menton imberbe.
Je me demandais s’il était de la famille de presse écrite ou de la télévision. Je me demandais également, avec ma modestie innée, pourquoi un journal ou une chaîne de télé m’intervieweraient. Autant que je me souvenais, au cours de ces dernières années, je n’avais rien fait d’héroïque, ni battu aucun record, sinon celui qui consistait à ruminer des idées noires.
Mais peut-être s’intéressaient-ils à notre émission dominicale destinée aux étrangers, à mon travail de réalisateur de documentaires et aux reportages inoubliables de trois minutes que j’avais tournés sur les ménagères illettrées d’Afrique noire, le hockey portugais sur béton, les fabricants marocains de boyaux pour saucisses alsaciennes… Ou alors!… Ou alors, on avait enfin entendu parler du roman que je préparais, qui devait me rendre célèbre, et dont le titre était déjà tout prêt: La Mort , sa vie, son œuvre!
Pendant que je remuais fiévreusement ces pensées, le gaillard enfonça de nouveau le bras jusqu’au coude dans sa poche, y fouillant longuement, probablement à la recherche d’un calepin de journaliste. Mais à la place d’un carnet, les yeux luisants, il en retira une photo aux bords chiffonnés.
«Je bosse pour Pico, chef de notre famille. Récemment, il m’a nommé capitaine», dit-il d’une voix étouffée.
La carafe sur les yeux, j’examinai avec soin sa photo, un petit paysage paradisiaque au bord de l’eau, à la sortie sud d’Ouf, la pinède et la plage couverte de galets où papa m’avait appris à nager, où j’avais vécu ma première étreinte amoureuse, le bout de terre appartenant à mon père, dont il avait voulu protéger la virginité et la pureté coûte que coûte toute sa vie durant.
«Je bosse pour la famille toulousaine de Pico, dit-il d’une voix encore plus sourde.
– Une famille nombreuse? demandai-je ne quittant pas de l’œil la photo féerique.
– Sois pas trop curieux. La curiosité est un vilain défaut.
– Pour le bien-être de family business, il faut mettre la main à la pâte, plaisantai-je.
– Restons sérieux, dit le bonhomme en se renfrognant. Il s’agit d’une affaire sérieuse. Je suis chargé de transmettre à mon patron ta réponse mot pour mot.»