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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Stapp de la Maison des Juges reçut en pleine figure un paquet de boue grasse. Je le vis, l’air hébété, secoué par des haut-le-cœur, retirer en toussant la gangue de boue de ses yeux, ses lèvres et ses narines. Il avait à peine repris sa respiration quand un autre projectile boueux, encore plus liquide que le premier, s’écrasa sur son visage et sa poitrine.

Cela sembla le mettre en rage ; Stapp avait toujours eu le sang chaud. Je le vis cracher de la boue en s’étranglant. Puis il poussa un rugissement sauvage, brandit son gourdin et fonça sur l’ennemi en frappant furieusement l’air de droite et de gauche. Surpris par cette charge impétueuse, les singes de rocher battirent en retraite. Stapp se lança à leur poursuite en faisant tournoyer son gourdin avec frénésie tandis qu’ils reculaient lentement en direction de la nappe d’asphalte. Je criai à Stapp de revenir, de ne pas trop s’éloigner de nous, mais il était impossible de lui faire entendre raison quand il s’abandonnait à sa colère.

Je vis Kilarion s’élancer vers lui. Je crus au début qu’il voulait se joindre à la bagarre, que, dans sa tête simple, il ne voulait pas que Stapp soit le seul à s’amuser. Mais il n’en était rien ; cette fois, Kilarion cherchait seulement à l’arracher au danger que lui faisait courir sa folie. Je l’entendis crier : « Reviens, reviens ! Ces sales bêtes vont te tuer ! » Il déracina au passage un des petits arbres à l’aspect cireux dont il se servit comme d’un balai pour écarter de son chemin les petits singes comme s’ils n’étaient que détritus. L’un après l’autre, ils étaient projetés en l’air et retombaient lourdement, tout étourdis, à plusieurs pas.

Mais l’aide de Kilarion arriva trop tard pour Stapp. Il se tenait près de la rive de la nappe d’asphalte, estourbissant furieusement tous les ennemis qui passaient à portée de son gourdin, quand un des singes, attaquant de côté, bondit sur ses épaules et lui ouvrit la gorge d’un coup de ses griffes acérées. Un flot de sang sombre en jaillit et, un instant plus tard, Stapp bascula en arrière, lentement, en se retournant. Il tomba à plat ventre sur la surface noire de la nappe visqueuse et commença à s’enfoncer doucement, des bulles de sang autour de la tête.

« Stapp ! » hurla Kilarion en écartant si violemment les singes du pied que l’un d’eux périssait à chaque coup. Il tendit le petit arbre qu’il n’avait pas lâché en direction du corps inerte. « Accroche-toi à l’arbre, Stapp ! Accroche-toi ! »

Stapp ne fit pas un geste. La vie avait quitté son corps avec son sang, en quelques secondes, et il demeurait immobile à la surface du liquide visqueux. Au bord de la nappe, Kilarion martela le sol du feuillage de son arbre avec une fureur contenue et poussa des hurlements de colère et de frustration.

Ce ne fut pas une mince affaire de sortir Stapp de la nappe visqueuse. L’asphalte gluant le retenait et, comme nous n’osions pas y poser le pied, il nous fallut tirer le corps à l’aide de nos grappins. Malti des Guérisseurs et Min des Scribes fouillèrent dans leurs souvenirs pour trouver quelques mots à dire à sa mémoire, des fragments tirés du Livre de la Mort, puis Jaif chanta le chant funèbre, accompagné par Tenilda à la flûte. Quant aux paroles particulières qu’il convient de prononcer à la mort d’un des membres de la Maison des Juges, nul ne s’en souvenait avec précision, car il n’y avait pas d’autre Juge parmi nous, mais nous fîmes de notre mieux pour trouver quelque chose d’approchant. Après l’avoir enseveli sous un grand amas de pierres, nous reprîmes notre route.

« De toute façon, dit Kath, il était trop impétueux pour faire un bon Juge. »

En me retournant, je vis plusieurs petites lumières jaune et vert des marais qui dansaient sur le tumulus sous lequel reposait Stapp.

Nous reprîmes la direction de la face externe du Mur, car, de ce côté-là, il y avait une sorte de rampe naturelle par laquelle nous pouvions espérer poursuivre notre ascension alors que, vers l’intérieur, se dressait une paroi verticale étincelante, à couper le souffle, qui nous emplissait de terreur. Pendant plusieurs jours, nous suivîmes le tracé sinueux de la rampe extérieure. Tantôt elle s’élevait en pente raide mais pas infranchissable, tantôt elle demeurait assez plate, mais il arrivait aussi qu’elle commence à descendre, nous donnant le sentiment démoralisant que tout ce que nous avions accompli jusqu’alors se réduisait à la découverte d’une voie permettant de descendre sur un autre versant de Kosa Saag et qui allait nous conduire dans un village hostile, au cœur d’un territoire inconnu. Mais nous recommencions bientôt à monter, toujours sur les pentes extérieures du Mur.

D’étranges créatures ailées se laissaient porter par les courants ascendants au-dessus des précipices qui longeaient notre route.

Ce n’étaient pas des faucons du Mur, car elles avaient des ailes pourvues de plumes. Elles semblaient être d’une taille colossale, beaucoup plus grosses que les faucons, grosses comme nos rotondes, pour autant que nous puissions en juger. Mais nous ne pouvions en être sûrs, car elles volaient beaucoup trop haut. Il était impossible dans l’immensité de l’espace de déterminer leur taille. Nous les voyions se découper sur le fond lumineux du ciel tandis qu’elles voguaient au gré des courants aériens. Puis l’un de ces animaux se laissait brusquement tomber comme une pierre, interrompait sa chute, reprenait de l’altitude pour repérer une proie et filait à tire-d’aile pour fondre sur quelque malheureux animal, dans une des régions supérieures de la face du Mur. C’était un spectacle effrayant, même s’ils ne descendaient jamais à l’altitude à laquelle nous avancions. Mais peut-être faudrait-il les affronter quand nous serions plus haut. Peut-être fondraient-ils sur nous comme nous les voyions s’abattre sur d’autres proies. L’idée de ne pas pouvoir trouver de refuge dans les hauteurs nous glaçait le sang. Je me dis qu’il valait peut-être mieux changer de nouveau de direction et repartir vers l’intérieur du Mur pour chercher l’abri d’un plateau où ces oiseaux terrifiants ne s’aventureraient pas. Mais nous ne pouvions aller que là où c’était possible ; pour le moment, les replis et les gorges du Mur nous étaient inaccessibles et nous ne pouvions que continuer à suivre la voie extérieure.

Au fur et à mesure de notre ascension, le Monde s’offrait plus largement à nos yeux. Il était infiniment plus vaste que je ne l’avais imaginé et se déroulait jusqu’à l’horizon, sur des lieues et des lieues. Chaque trouée dans la couche blanche de nuages me permettait d’apercevoir une quantité de cours d’eau, de collines et de prairies auxquels succédaient d’autres cours d’eau, collines et prairies, mais aussi de longues étendues boisées et, blotties au cœur de ces forêts, des taches sombres qui devaient être des villages, si isolés que, selon toute vraisemblance, aucun habitant des villages accrochés à la base du Mur n’y avait jamais mis les pieds. Peut-être avais-je devant les yeux, sans le savoir, la cité où demeurait le Roi. J’essayai de l’imaginer en son palais, rédigeant les décrets qui parviendraient dans des provinces tellement éloignées que leurs dispositions seraient déjà tombées en désuétude lorsqu’on y apprendrait qu’une nouvelle loi était entrée en vigueur.

Tout à fait au bord du Monde, je distinguais la ligne grise de l’horizon, à l’endroit où le ciel descendait pour toucher la forêt. Comme ce lieu devait être étrange, où l’on avait les pieds sur le sol et la tête dans le ciel !

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