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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Depuis le début de notre ascension, nous étions restés sur les flancs du Mur en suivant les ravins, les sentiers et les ressauts en saillie sur les parois colossales de la montagne. Il m’était donc facile de tracer chaque jour notre itinéraire : une voie étroite et continue qui se déroulait devant nous en serpentant sur la face du Mur. Il n’y avait pas à s’interroger sur le meilleur chemin, puisqu’il n’y en avait qu’un. Mais il ne nous était plus possible de poursuivre notre progression de cette manière, car nous venions d’arriver au pied d’une infranchissable barrière rocheuse qui se dressait devant nous et s’élevait aussi haut que la vue portait. Même après l’avoir longuement étudié, aucun de nous ne vit le moyen de franchir l’obstacle. Aucun chemin ne semblait en contourner la base et il était impensable de l’escalader.

Il nous fallut donc suivre le seul itinéraire possible qui nous faisait obliquer vers l’est pour nous engager dans une vallée intérieure de Kosa Saag. Nous y fîmes halte, dans une sorte de forêt fraîche et ombreuse qui s’étendait dans ce repli du Mur. Je dis « une sorte » de forêt, car les plantes qui y poussaient, bien qu’aussi hautes que des arbres, n’avaient absolument rien à voir avec les arbres des basses terres que nous connaissions. Dépourvues de tissu ligneux, elles évoquaient des brins d’herbe géants ou plutôt des touffes d’herbe, car chaque tronc semblait constitué d’une douzaine ou plus de tiges minces réunies à la base. Tout le long de ces tiges aux arêtes vives, à la place des feuilles, jaillissaient des dizaines de pousses cunéiformes, ressemblant à des lames de hachette.

Quand on touchait l’un de ces arbres, on ressentait une démangeaison dans la main. Si l’on prolongeait assez longtemps le contact après le début de la démangeaison, la peau commençait à brûler.

Il y avait dans ces arbres de petits oiseaux verts d’une espèce inconnue, perchés par groupes de deux ou trois sur le tranchant des lames de hachette. Ils avaient un corps rond et dodu, avec de drôles de petites pattes écarlates, à peine visibles sous le ventre, et des ailes si courtes et fluettes qu’elles ne leur permettaient que de voleter d’un fer de hache à l’autre. Il était difficile, après avoir vu les terribles faucons du Mur, d’imaginer oiseaux plus dissemblables. Il fallait pourtant se garder de prendre à la légère ces petits oiseaux à l’aspect si comique, car ils avaient des yeux ardents, d’étranges globes blancs brûlant comme des soleils en miniature. Il y avait de la haine dans ces yeux, une menace. Quand Gazin le Jongleur s’avança sous l’un de ces arbres pour appeler en riant les oiseaux dont la rondeur potelée l’amusait, ils réagirent en déversant sur lui un liquide visqueux qui lui fit pousser des hurlements de douleur et nous le vîmes s’élancer à toutes jambes dans la forêt pour aller se jeter dans le ruisseau qui la traversait.

L’eau de ce ruisseau était rouge comme le sang, vraiment très curieuse. Je tremblai pour Gazin. Mais il ressortit indemne de cette eau à la couleur étrange en se frottant les bras et la poitrine, là où il avait reçu la bave des oiseaux. Il avait le corps couvert de cloques et de marbrures. Après cela, nous restâmes à l’écart des arbres.

Cet endroit singulier m’emplissait d’inquiétude et je demandai à Thissa, de la Maison des Sorciers, une incantation pour assurer notre sécurité. Sur les versants du Mur, nous avions bivouaqué jusqu’à présent dans des espaces resserrés, écartés, faciles à défendre alors que sur ce terrain relativement plat, nous étions à la merci de n’importe quel hôte du Mur rôdant dans les parages.

— Je veux quelque chose qui appartient à Gazin, dit-elle, car il a été la première victime.

Gazin lui donna une de ses boules de jongleur. Thissa y traça du bout du doigt des signes magiques et l’enfouit dans le sol meuble, près du cours d’eau, puis elle s’étendit par terre en appuyant la joue sur la boule. Sans changer de position, elle commença de réciter l’incantation pour la sécurité des voyageurs. C’est une incantation longue et très coûteuse, qui demande beaucoup d’énergie à la Sorcière qui la récite, car il s’agit de magie de terre et elle doit projeter une parcelle de son âme dans celle de l’esprit du lieu où elle se trouve. À mesure que Thissa récitait les paroles incantatoires, je vis ses yeux couleur d’ambre perdre de leur éclat et son corps svelte se tasser de fatigue. Mais elle payait sans réserve de sa personne pour assurer la sécurité de notre groupe.

Je savais que ce charme opérerait. J’avais confiance en Thissa et en ses pouvoirs depuis cette période noire de la troisième année de ma formation où j’avais commencé à redouter de n’être pas choisi pour le Pèlerinage et où j’étais allé la trouver dans sa boutique pour lui demander un charme afin d’assurer ma réussite. Il ne faisait aucun doute que l’action magique exercée par ce charme avait joué un rôle important dans ma sélection. Il était réconfortant de savoir que nous avions parmi nous une Sorcière de sa compétence.

Nous choisîmes pour bivouaquer un endroit dégagé, loin des arbres aux fers de hache et de leurs désagréables petits oiseaux. Stum et Narril prirent la première garde pour le cas où des faucons du Mur, des singes de rocher ou autres intrus nous agresseraient pendant la nuit et je nommai Min des Scribes et Aminteer le Tisserand pour relever les sentinelles.

Dans l’air frais et limpide de cette contrée, les étoiles avaient une clarté inhabituelle, un éclat plus dur. Quelqu’un commença à les désigner par leur nom :

— Voici Ysod, celle-ci est Selinune et celle-là Myaul.

— Des étoiles de mauvais augure, lança Naxa le Scribe avec un petit rire sinistre. Ysod est l’étoile qui écrase les autres et les dévore. Myaul a avalé ses propres planètes. La lumière de Selinune est une lumière qui blesse les yeux.

— Épargne-nous ton savoir pour cette fois, Naxa, demanda une voix de femme, celle de Fesild ou bien de Grycindil. Ne nous fais pas peur avec tes histoires quand nous essayons de trouver le sommeil.

— Je vois aussi Hyle, poursuivit imperturbablement Naxa.

Il était dans sa nature de ne pas s’arrêter avant la fin quand il avait des connaissances à partager avec quelqu’un. Les Scribes sont encore pires que les Clercs quand ils font des discours. Tout le monde sait que le Clerc est cultivé alors que le Scribe, qui a acquis son savoir en copiant les manuscrits des Clercs, est avide d’impressionner l’auditoire avec tout ce qu’il a assimilé.

— Hyle est la plus maléfique de toutes les étoiles, reprit Naxa. Je peux vous raconter sur Hyle des histoires…

— Bonne nuit, Naxa.

— Les dieux marchaient au milieu des étoiles, poursuivit le Scribe. Quand ils arrivèrent sur Hyle, Kreshe tendit la main et…

— Attends un peu que je tende la main pour te casser la tête ! lança une autre voix, celle de Kilarion. Tais-toi et laisse-nous dormir, veux-tu ?

Cette fois, Naxa abandonna la partie. Nous n’entendîmes pas un mot de plus ce soir-là sur les étoiles maléfiques.

Le sommeil commença à me gagner peu après, mais, au bout d’un moment, je sentis quelqu’un s’allonger près de moi.

— Serre-moi fort, Poilar. J’ai très froid. Je n’arrête pas de grelotter.

C’était Thissa. L’incantation pour les voyageurs l’avait épuisée, peut-être plus qu’elle ne l’aurait cru, et elle tremblait comme une feuille. Je la pris dans mes bras et, comme je ne m’étais pas accouplé depuis de longs mois, je commençai aussitôt à opérer les Changements. Cela se produisit sans effort de volonté, sans même que je le désire. Je sentis l’excitation familière dans mon bas-ventre, les transformations de la chair tandis que ma virilité sortait de son engourdissement.

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