Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
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Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
Galli, qui, d’ancienne maîtresse était devenue mon amie, avait compris mon petit manège.
— Tu devrais laisser ces deux femmes tranquilles, Poilar, me dit-elle un après-midi où nous cheminions sur une piste sans difficulté.
— Quelles femmes ? demandai-je.
— Thissa. Hendy.
— Ah ! Tu as remarqué ?
— Je n’ai pas eu besoin de t’observer, cela crève les yeux. Tu n’as qu’à coucher avec Stum ou avec Tenilda. Mais pas avec ces deux-là.
— Ces deux-là sont les seules qui m’intéressent vraiment, Galli.
— Moi aussi, je t’ai intéressé autrefois, répliqua-t-elle en riant.
— Autrefois, oui.
— Mais je suis devenue trop grosse pour toi, n’est-ce pas ? Tu préfères les femmes minces.
Elle parlait avec gentillesse, d’un ton enjoué, mais avec un fond de sérieux sous les propos badins.
— Je te trouvais belle quand nous étions jeunes. Je n’ai pas changé d’avis. Je passerai la nuit avec toi, si tu en as envie, Galli. Tu es toujours pour moi une camarade très chère.
— Oui, une camarade, j’avais bien compris, fit-elle avec un petit haussement d’épaules, car elle n’était pas facilement blessée dans son amour-propre. Comme tu voudras. Mais si tu cherches une compagne, évite ces deux-là. Tu n’as rien à gagner à les importuner. Thissa est fragile, elle est vulnérable et n’oublie pas que c’est une Sorcière. Quant à Hendy, elle est vraiment très bizarre. Choisis Stum, Poilar. C’est une bonne fille. Elle est robuste, comme moi.
— Mais trop simple à mon goût. Et trop liée avec Min. Je pense que tu me comprends. L’amitié entre femmes est une bonne chose, mais cela peut être embarrassant pour un homme quand il est d’humeur à accomplir les Changements alors qu’elle a l’esprit occupé par son amie.
— Alors, choisis Tenilda. Elle a la beauté et l’intelligence, sans parler de son bon cœur.
— Je t’en prie, Galli, je n’ai pas besoin de tes conseils !
De fait, je passai la nuit avec Galli, car, au fond de moi-même, je gardais une grande tendresse pour elle, même si le désir s’était depuis longtemps émoussé. Ce fut un peu comme passer la nuit avec une cousine très chère ou même une sœur. Nous restâmes étendus côte à côte en riant et en nous racontant des histoires du temps de notre jeunesse, et, quand nous accomplîmes les Changements, ce fut avec détachement, sans passion, et elle s’endormit rapidement contre moi en ronflant. La chaleur de son corps plantureux contre le mien était réconfortante, mais ce qu’elle m’avait dit m’empêchait de dormir. Thissa fragile et trop vulnérable, Hendy vraiment très bizarre. Était-ce donc cela qui m’attirait chez elles ? Galli avait-elle raison de me dire que je ferais mieux de les chasser de mes pensées ?
Juste au moment où nous commencions encore une fois à imaginer que l’ascension serait aussi aisée jusqu’au Sommet, nous arrivâmes à un endroit où toutes les pistes semblaient s’achever et où il devenait impossible de poursuivre notre route. Cela s’était déjà produit et nous avions trouvé un moyen de contourner l’obstacle. Mais, cette fois, semblait-il, nous étions vraiment bloqués de toutes parts.
Nous avions suivi une piste menant vers le nord, qui longeait la face orientale du Mur. Le vent du nord soufflait par rafales et de face, l’air était vif et frais comme le vin nouveau et, très loin en contrebas, nous distinguions la ligne argentée de ce qui devait être une rivière gigantesque traçant ses méandres dans une vallée bleutée, mais qui, à cette distance, nous paraissait fine comme un cheveu. Nous marchions d’un pas vif en chantant avec entrain. En fin d’après-midi, le sentier que nous suivions fit un crochet vers l’ouest et, aussitôt après, vint la surprise. Nous nous trouvâmes devant une vallée colossale qui s’enfonçait profondément au cœur de Kosa Saag. Elle était large du sud au nord de nombreuses lieues – combien exactement, je n’aurais su le dire – et semblait plonger vers l’ouest aussi loin que notre vue portait, comme si le Mur était véritablement formé de deux parties, coupé en deux par l’énorme balafre qui s’offrait à nos regards.
Nous nous arrêtâmes, éblouis par la splendeur et l’immensité du paysage. De tous côtés s’élevaient de nouveaux pics, une quantité de pics de pierre rose liserés de noir, une armée de pics imposants, se dressant majestueusement au-dessus de nous sur les deux versants de la vallée. Des éclairs zébraient le ciel à la pointe de ces pics. Des écharpes nuageuses, jetées comme des voiles sur le fond du ciel, couraient vers le sud depuis les crêtes en frémissant sous la poussée d’un vent furieux.
Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Cette beauté produisait une musique merveilleuse qui emplissait mon âme au point que j’avais de la peine à trouver mon souffle. La vue était grandiose ! Si grandiose que j’en étais terrifié. Le ciel donnait l’impression de s’écarter au-dessus de la vallée et une lumière étrange de briller à travers une fenêtre ouverte sur l’avenir. J’avais la conviction que cette lumière venait d’une autre époque, que je voyais le temps se dévider à reculons, des événements d’après la fin du monde retourner avec éclat vers le commencement. Il y avait des dieux qui marchaient tout là-haut. J’entendais le bruit sourd de leurs pas. Je me demandai si le Premier Grimpeur était passé par ici pendant son ascension, s’il avait posé son regard de pionnier sur ce panorama qui m’éblouissait. Oui, me dis-je, il avait dû l’admirer lui aussi. Et puiser dans la splendeur du paysage la force de poursuivre son chemin jusqu’à la demeure des dieux. Comme je le faisais, moi aussi. Oui, comme je le faisais.
Je m’abîmai dans la contemplation de ce spectacle, éperdu d’admiration.
— C’est le pays des Doubles que nous voyons, dit Naxa qui s’était avancé à mes côtés. Ou plutôt sa lumière, car il nous est impossible de voir le pays des Doubles.
— Quels Doubles ?
— L’autre moi de chacun, parfait et invulnérable. Ils vivent dans le Monde Double qui est renversé dans le ciel et touche les régions les plus élevées du Mur. Tout est écrit dans le Livre du Monde Double.
— Je n’ai jamais lu ce livre. Il faudra que tu m’en parles plus longuement un jour.
— Bien sûr, dit Naxa avec son petit sourire horripilant.
Je sus que je n’entendrais jamais un mot de plus de sa bouche sur le Monde Double. Mais je fis le serment de trouver une autre source pour apprendre ce que je devais savoir.
Je ne pouvais détacher les yeux de ces pics imposants. Tout le monde était comme moi. Partout où se portait le regard, d’énormes aiguilles rocheuses s’élançaient vers le Ciel. Des centaines de pyramides de rochers déchiquetés découpaient de tous côtés leurs arêtes vives sur le ciel. Certaines semblaient enflammées au couchant par les derniers feux rosés d’Ekmelios. D’autres, qui devaient être couronnées de neige, resplendissaient d’un éclat presque insoutenable. Des arcs-en-ciel éclatants bondissaient de gorge en gorge. À nos pieds, des abrupts rocheux plongeaient vertigineusement dans un abîme obscur dont la profondeur semblait insondable. Très loin, nous apercevions la cime d’arbres noirs et gigantesques, des arbres qui devaient faire cinquante fois la hauteur d’un homme de haute taille.