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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Les premières minutes d’ascension furent faciles. Puis les choses devinrent un peu plus malaisées et je me rendis compte qu’il me fallait sauter pour atteindre certaines des prises et rester quelques instants sans aucun point d’appui. À un moment, une aspérité de la roche se désagrégea comme du bois pourri au contact de ma main, mais je me tenais avec les pieds quand cela se produisit.

J’entendais le bruit de ma respiration dans mes oreilles et mon cœur me martelait la poitrine. Peut-être avais-je peur, un peu. Mais, au-dessus de moi, Kilarion poursuivait inexorablement son ascension et je ne voulais pas qu’il me croie incapable de suivre son rythme. Comme j’avais appris à le faire, je préparais ma progression à l’avance, sans jamais cesser de prévoir la succession de mes mouvements et de calculer. Après être arrivé là, j’irais là et ensuite là-bas.

Il y eut un moment délicat, quand je commis l’erreur stupide de regarder par-dessus mon épaule pour voir à quelle hauteur j’étais arrivé. Mon regard plongea dans une gorge qui semblait aussi profonde que le Mur était haut. Mon estomac se souleva, mon cœur se contracta comme s’il avait été comprimé et ma jambe gauche se mit à tressaillir violemment, s’agitant en cadence dans le vide.

Mes mouvements saccadés se transmirent le long de la corde jusqu’à Kilarion.

— Tu danses, Poilar ? demanda-t-il.

C’était tout ce qu’il me fallait, une petite question en forme de boutade. J’éclatai de rire et la terreur m’abandonna. Toute mon attention put de nouveau se fixer sur la paroi rocheuse.

Une concentration intense est absolument indispensable. Ne rien regarder d’autre que les fissures infimes et les petites saillies de cristal scintillant que l’on a juste devant les yeux. Je continuai à grimper, sans m’arrêter. Je me retrouvai à un moment bras et jambes écartés, progressant insensiblement le long de deux arêtes parallèles, distantes précisément l’une de l’autre de deux longueurs de jambe de Poilar et formant une sorte de cheminée. À un autre, je fus suspendu à une protubérance de cristal en forme de corne, pas plus longue que mon pouce intérieur. À un autre encore, la joue collée contre la roche, mes pieds tâtonnèrent dans le vide pour trouver un point d’appui. Mes bras étaient douloureux et ma langue donnait l’impression d’être bizarrement gonflée.

D’un seul coup, je vis une main se balancer devant mon visage et j’entendis le rire éclatant de Kilarion qui saisit mon poignet et me hissa le long de la corniche raboteuse jusqu’à ce que je puisse rouler sur moi-même et rester étendu.

— Tu vois ? dit-il. Ce n’était rien du tout !

Nous étions au sommet. L’ascension avait duré une éternité, ou bien seulement quelques instants ; je ne savais plus très bien. La seule certitude, c’est que nous avions réussi. Je me rendis compte qu’à certains moments de l’ascension, j’avais été sûr que nous allions périr, mais là, riant et reprenant mon souffle sur cette surface horizontale, j’avais l’impression que Kilarion disait vrai, que cette ascension n’était vraiment rien du tout.

Au bout d’un moment, je me relevai. Nous nous étions hissés sur un vaste plateau, si profond et si large que je crus tout d’abord que nous avions atteint le Sommet, le faîte de Kosa Saag, car tout semblait plat dans toutes les directions. Puis mon regard se porta vers les lointains et je vis que je m’étais grossièrement trompé ; je discernais maintenant, si loin au sud-ouest qu’il était presque à la limite de ma vision, l’étage suivant du Mur qui se dressait très haut au-dessus du plateau.

Le spectacle était saisissant. Ce qui s’offrait à mes yeux était une masse brillante de pierre d’un rouge pâle dont la base était noyée dans les volutes des brumes matinales et dont le sommet disparaissait dans une épaisse couche de nuages. Elle s’élevait vers l’infini en formant une série de degrés qui allaient en se rétrécissant. On eût dit plusieurs montagnes posées les unes sur les autres. Je compris que ce que nous appelions le Mur n’était pas une montagne, mais une chaîne de montagnes, gigantesque à la base et diminuant progressivement de largeur à mesure que l’on s’élevait. Pas étonnant que nous ne puissions apercevoir depuis notre vallée les régions les plus hautes du Mur : elles étaient masquées à notre vue par la forteresse naturelle formée par les premiers contreforts. Il me paraissait de plus en plus évident que nous n’en étions encore qu’au début de l’ascension. En atteignant ce plateau, nous avions simplement achevé la première partie de la première étape. Nous avions seulement traversé la première couronne des contreforts de l’ensemble colossal formant Kosa Saag. Je sentis le découragement me gagner en prenant conscience que tout le chemin parcouru depuis notre départ n’était en fait qu’un prélude. Devant nous se dressait encore ce gigantesque escalier rose qui semblait nous narguer et se découpait sur un ciel violet, sombre et menaçant.

Je détournai les yeux. Nous affronterions le moment venu cette masse terrifiante. À chaque jour suffit sa peine, a dit le Premier Grimpeur. Et Il était dans le vrai, comme Il l’est en toutes matières.

— Alors ? demanda Kilarion. Crois-tu que les autres parviendront à grimper jusqu’ici ?

Je jetai un coup d’œil par-dessus le bord de la paroi rocheuse que nous venions d’escalader. La piste longeant le pied de l’à-pic était incroyablement loin et, à cette distance, elle paraissait ténue comme un fil. J’avais du mal à croire que nous avions réussi, Kilarion et moi, à nous hisser au sommet de cette muraille de pierre inhospitalière. Mais nous l’avions fait. Oui, nous l’avions fait. Et, à part deux ou trois passages difficiles, l’ascension avait été simple et régulière ; c’est du moins ce qu’il me semblait après coup. Je me dis que cela aurait pu être pire. Oui, bien pire.

— Bien sûr, dis-je. Il n’y en a pas un seul qui soit incapable d’y parvenir.

— Parfait ! s’écria Kilarion avec un grand sourire, en me tapant dans le dos. Maintenant, nous allons redescendre pour le leur dire. D’accord ? À moins que tu ne préfères attendre ici et que je redescende pour le leur dire. Alors ?

— C’est toi qui attends ici, si tu veux, répondis-je. Il faut que je le leur annonce moi-même.

— Dans ce cas, nous redescendons tous les deux.

— D’accord. Nous redescendons tous les deux.

Nous redescendîmes avec une intrépidité frisant la témérité, nous aidant de nos cordes pour passer rapidement de ressaut en ressaut, prenant à peine le temps d’assurer nos prises avant de repartir. C’était l’effet de l’air de la montagne, auquel s’ajoutait la griserie que l’on éprouve en sachant que l’on a dominé sa peur et atteint son but. Je suppose que cette exubérance aurait pu nous faire dévisser de la paroi rocheuse et basculer dans l’abîme qui s’ouvrait sous l’épaulement de la piste. Mais il n’en fut rien. Il ne nous fallut pas longtemps pour arriver au pied de l’obstacle et reprendre en courant le chemin du campement pour annoncer aux autres que nous avions réussi.

— Il est impossible de passer par là, objecta aussitôt Muurmut. Je l’ai vu hier soir de mes propres yeux. La paroi est à pic. Personne ne peut l’escalader.

— Nous venons de le faire, Kilarion et moi.

— C’est vous qui le dites.

— Tu crois que je mens ? lançai-je en le regardant avec des envies de meurtre.

— Ne dis pas de bêtises, Muurmut, fit Kilarion avec agacement. Bien sûr que nous l’avons escaladée. Pour quelle raison mentirions-nous ? Ce n’est pas aussi difficile que cela le paraît.

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