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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Tout s’acheva aussi vite que cela avait commencé. L’un des faucons donna à ses congénères l’ordre de se retirer – il n’y avait pas à s’y tromper –, un cri rauque qui se répercuta sur le versant du Mur comme le son d’un gallimond dans son registre le plus aigu et tous les oiseaux prirent immédiatement leur essor dans un grand brouhaha d’ailes en s’élevant à grands cris vers les étoiles. L’un d’eux saisit au passage un chapelet de saucisses que nous avions laissé près du feu, après le dîner, et s’envola avec son butin. Pendant quelques instants, la horde d’assaillants se découpa au clair de lune sur le fond du ciel, puis ils disparurent, ne laissant derrière eux que le corps de celui que Kilarion avait piétiné, gisant près du sac de couchage de Marsiel. Elle le poussa du pied avec un petit cri de dégoût et Thuiman le souleva de la pointe de son bâton pour le balancer par-dessus le bord de la gorge.

— Y a-t-il des blessés ? demandai-je.

Nous l’étions tous, à un degré ou à un autre. Fesild des Vignerons était la plus sérieusement atteinte. Une longue balafre courait sur sa joue, remontant presque jusqu’à l’œil, et une autre coupure, très profonde, lui avait entaillé l’épaule gauche. Son visage était couvert de sang et son bras gauche était agité de secousses, comme s’il avait voulu se détacher du reste de son corps. Kreod, l’un des trois Guérisseurs de notre groupe, s’occupa de ses blessures. Kilarion, qui avait aussi de profondes taillades, refusa en riant de se faire soigner. Talbol avait une entaille sur toute la longueur du bras, Gazin le Jongleur un réseau de marques d’un rouge vif dans le dos, Grycindil une main lacérée et ainsi de suite. Les soins se poursuivirent presque jusqu’au matin. J’avais moi-même de nombreuses contusions causées par des coups d’aile, mais je ne saignais pas.

Traiben nous compta et annonça au bout d’un moment que nous étions tous présents. Personne n’avait été enlevé par les faucons ; la seule disparition à déplorer était celle du chapelet de saucisses. Comme je l’avais toujours soupçonné, les légendes selon lesquelles les faucons du Mur enlevaient des Pèlerins sans méfiance pour les transporter dans leur aire et les dévorer étaient pure invention. Tout simplement parce que les oiseaux n’étaient pas assez grands pour le faire. Mais ils demeuraient dangereux et je savais qu’ils nous causeraient d’autres ennuis au cours de notre ascension.

Quand le globe rouge de Marilemma apparut dans le ciel, Kilarion vint s’accroupir près de moi, tandis que je massais mon corps endolori.

— C’était idiot de ma part de lancer cette pierre, n’est-ce pas, Poilar ? fit-il d’une voix douce, très différente de celle qui lui était habituelle.

— Oui, c’était idiot. Je me souviens de t’avoir dit quelque chose de ce genre quand tu l’as fait.

— Mais quand j’ai vu le faucon planer dans le ciel, il m’a fait horreur. J’ai eu envie de le tuer parce qu’il était laid.

— Si tu as envie de tuer tout ce que tu trouves laid, Kilarion, c’est miracle que tu aies pu vivre jusqu’à ce jour. À moins que tu ne te sois jamais regardé dans un miroir.

— Ne te moque pas de moi, dit-il d’une voix qui gardait toute sa douceur. Je te l’ai dit, j’ai compris que c’était idiot de faire cela. J’aurais dû t’écouter.

— Oui, tu aurais dû.

— On dirait que tu as toujours le don de deviner ce qui va se passer avant que cela ne se produise. Tu savais que, si je touchais le faucon avec ma pierre, il reviendrait avec tous les autres pour nous attaquer.

— C’est vrai, je le pressentais.

— Et, le matin, tu m’as obligé à vous suivre alors que j’aurais pu m’arrêter pour accomplir les Changements avec le fantôme. Là encore, tu avais vu juste : le fantôme m’aurait pris et gardé. Si j’étais resté avec elle, je serais devenu moi-même un fantôme. Mais j’étais trop stupide pour m’en rendre compte.

La tête baissée, il gardait les yeux fixés sur le sol en écartant du doigt de petits cailloux. Je ne l’avais jamais vu aussi abattu. C’était un Kilarion différent de celui que je connaissais, sombre et grave.

— Ne sois pas si dur avec toi-même, Kilarion, dis-je en souriant. Essaie simplement de réfléchir un peu avant d’agir. D’accord ? Tu t’épargneras bien des désagréments si tu prends l’habitude de faire ça.

Mais il garda la tête baissée et continua à pousser ses cailloux.

— Tu sais, reprit-il d’une voix morne, quand nous avons été choisis, j’étais sûr de devenir le chef des Quarante. C’est moi le plus fort, j’ai beaucoup d’endurance et je suis capable de construire pas mal de choses. Mais je ne suis pas assez intelligent pour être un chef. C’est à quelqu’un comme toi que ce rôle revient. Traiben est encore plus intelligent que toi – ou que n’importe qui – mais ce n’est pas un chef. Muurmut non plus, même s’il s’imagine le contraire. Mais, toi, Poilar, tu as les qualités nécessaires. Désormais je ferai tout ce que tu me diras. Et si tu vois que je m’apprête à faire une bêtise, dis-moi seulement à l’oreille, tout doucement : les faucons du Mur, Kilarion. Ou bien : les fantômes. Juste pour me rappeler ce qui s’est passé. Veux-tu faire cela pour moi, Poilar ?

— Bien sûr, si c’est ce que tu désires.

Il releva la tête. Je lus dans ses yeux une sorte d’adoration. C’était très embarrassant. Avec un petit sourire, je lui tapai sur la cuisse et l’assurai qu’il était un atout pour notre groupe. Mais je me sentis secrètement soulagé. Un homme stupide qui reconnaît sa stupidité est beaucoup moins dangereux pour ses compagnons que celui qui n’en a pas conscience. Kilarion ne poserait peut-être pas autant de problèmes que je ne l’avais craint de prime abord. J’aurais à tout le moins un certain ascendant sur lui pendant quelque temps, jusqu’à ce que sa stupidité ne s’exprime de nouveau.

Après nous être lavés dans l’eau froide du ruisseau, nous déjeunâmes de pain soufflé froid et de lait de lune. Il fut nécessaire d’aider certains des blessés les plus sérieusement atteints par les faucons. Comme Traiben n’était pas mort pendant la nuit, qu’il n’avait même pas été malade, nous mangeâmes également quelques fruits-seins – la pulpe en était fraîche, tendre et sucrée – et en bourrâmes nos sacs. Puis nous nous apprêtâmes à quitter la gorge.

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